L’heure présente, Y. Bonnefoy


Regarde !

Un éclair envahit le ciel, ce soir encore,

Il prend la terre dans ses mains, mais il hésite,

Presque il s’immobilise. S’est-il cru

 

Une phrase, une signature, non il chancelle,

Nous le voyons qui tombe, illuminant,

Dans les bras l’un de l’autre,

Sommeil et mort.

 

L’éclair, une illusion,

Même l’éclair.

 

Une illusion, la forme

Qui se déploie, un rêve

Qui enlace la forme, et va tomber

Avec elle, brisée,

Dépossédée de soi, à ces confins,

Là-bas, de notre nuit d’ici,

L’heure présente.

 

Regarde, vois.

 

L’heure présente, Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard

Marina Tsvétaïeva, Sophia Parnok, Sans lui, poèmes des années 1920, traduits par Henri Deluy, publiés par les Editions Fourbis, 1994. Epuisé.

lesMarina Tsvétaïeva, Sophia Parnok, « Sans lui », PDF

XI

Tous les yeux sont ardents – sous le soleil,

Chaque jour est un jour diffé€rent.

Je te le dis pour le cas

OùŒ je te tromperais: quelles

Que soient les lèvres

 

Que j’embrasse, à l’heure

d’amour,

A la mi-nuit noire, à qui que ce soit

Que je jure furieusement de vivre.

 

Comme une mère à son enfant,

Comme fleurit une fleur,

Sans jamais promener mon regard

Sur qui que ce soit d’autre…

 

Tu vois, cette petite croix en cyprès ?

Car, tu la connais -, tout

S’€éveillera – à ton premier signe –

Sous ma fenê†tre.

22 fé‚vrier 1915

XIV

Il est des noms comme des fleurs étouffantes,

Il est des regards comme des flammes dansantes…

Il est des bouches sombres et ondoyantes,

Avec des coins profonds et humides.

 

Il est des femmes.

–Leurs cheveux, un casque,

Leur ventail répand une odeur fine et funeste.

Elles ont trente ans.

–A quoi bon, quoi bon

Vouloir mon âme d’enfant spartiate ?

Ascension 1915

XVII

N’oubliez pas: un seul cheveu de ma tête

M’est plus cher que toutes les têtes.

Allez-vous en…

– Vous aussi,

– Et vous, – et vous aussi.

 

Cessez de m’aimer, tous, cessez de m’aimer !

Ne me guettez plus, le matin !

Que je puisse sortir calmement

Et prendre l’air.

6 mai 1915

 

Marina Tsvétaïeva, Sophia Parnok, Sans lui, poèmes des années 1920, traduits par Henri Deluy, publiés par les Editions Fourbis, 1994. Epuisé.

 

document trouvé sur ce site, merci  !  Les introuvables lesbiens

Versets pour Haïti et Lampédusa – Tahar Bekri

VERSETS POUR HAITI

J’ai de toi île la colère de l’orange verte

Et me souviens de Cité soleil

Chiens errants détritus ruisseaux et boue

Et moi la gorge nouée je serrais les dents

Débris brisé et debout

J’avais dans l’oreille le cri de Césaire

Nous sommes de ceux qui disent

Non à l’ombre

J’ai de toi île la secousse des goyaviers

Ma sueur n’est pas froide

Mon coton est noir dessus dessous

Combien de pilons faut-il supplier

Pour parer au noble pagne tous ces coups

Je suis l’ancêtre disait Tchicaya

Je ne marche pas je danse

Je me fous des pierres mortes

J’ai la douleur du Christ et des ailes de vaudou

J’ai de toi île le tourbillon des cyclones

Et ne sais flamboyant

Si tes fleurs sont sourdes aux ventres en pleurs

Ou si le champ de café est saisi d’insomnie

Mais je n’ai ni la patience de l’acacia

Ni l’insouciance des palmes

Pour consoler le vent

Et apaiser l’enfant qui mange les galettes d’argile

Au milieu des larmes des crocodiles

J’ai de toi le séisme des failles

Dans la mémoire de la terre

Des sanglots tremblants sans esquive

Je ne pardonne aux bougainvilliers leur orgueil

Parmi les corps aux souffles ultimes

Ni chaux vive pour couvrir ton visage

Ni eau douce pour chasser la sueur sur mon front

Au Cap je montais les murailles de la citadelle

Du roi Christophe

A dos de mulet les canons inutiles

Je chantais avec Aimé

Elle est debout la négraille

Mais comment amis avez-vous laissé la rizière

Seule à la lisière de la nuit

J’ai de toi île le devoir des manguiers de courage

Les prières des tap-tap dans la cohue

Je renais de la terre confuse

En dépit des tisons ensevelis

Mon amour est ton limon prodigue et raffermi

Haïti, 1986 -Paris, 2010

LAMPEDUSA

Si ta main se ferme comme la pierre

Si ton olivier fait peur aux oiseaux

Si ta porte est un rideau de fer

Si ta cloche est sourde aux cris de la mer

Si l’horizon remplit ton cœur d’épouvantails

Si ta carabine tire sur les radeaux de fortune

Comment peux-tu honorer la terre ?

Si ton cactus ne sait donner que des épines

Si ton muret est une frontière pour les rapaces

Si ta vigne ne partage pas ses raisons

Si ton rivage vomit les corps anonymes

Si ton cimetière ne vaut pas une prière

Si ton rêve est une mouette empaillée

Comment peux-tu aimer la liberté ?

 

tirés de Mûrier triste dans le printemps arabe – Tahar Bekri – Al Manar, 2016

 

Le corps clairvoyant, Jacques Dupin, Poésie Gallimard

Grand vent

Nous n’appartenons qu’au sentier de montagne

Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen

Et s’élance à la nuit, chemin de crête,

A la rencontre des constellations.

Nous avons rapproché des sommets

La limite des terres arables.

Les graines éclatent dans nos poings.

Les flammes rentrent dans nos os.

Que le fumier monte à dos d’hommes jusqu’à nous !

Que la vigne et le seigle répliquent

A la vieillesse du volcan !

Les fruits de l’orgueil, les fruits du basalte

Mûriront sous les coups

Qui nous rendent visibles.

La chair endurera ce que l’oeil a souffert,

Ce que les loups n’ont pas rêvé

Avant de descendre à la mer.

(suite basaltique, Gravir)

M’introduire dans ton histoire – Jacques Dupin, POL, 2007

C’est par Jacques Dupin que je suis entrée en poésie, par un texte improbable Le corps claivoyant, un jour de printemps lumineux où je me promenais dans la campagne, n’ayant  pour seul bagage ce livre  d’un auteur que je ne connaissais pas, c’était il y a vingt ans…

depuis je lis et relis Jacques Dupin, si proche

M’introduire dans ton histoire est un recueil de textes, chroniques poétiques sur la poésie, les rencontres, les poètes que Jacques Dupin a aimés

 » « M’introduire dans ton histoire » : en détournant les premiers mots d’un poème de Mallarmé, Dupin ne souligne pas seulement l’importance d’une histoire vécue, le prix des amitiés entraînant le JE vers l’énigme du TU, l’apport des anecdotes qui ne s’écrivent pas mais nourrissent l’écriture. C’est aussi bien l’instant rare d’un éveil à l’autre, les esquisses incertaines d’une complicité pressentie que suggère le choix d’un incipit évoquant précisément un désir de commencement, d’introduction. Puis il s’agit en quelque sorte de retourner Mallarmé contre lui-même, contre la folle ambition du Livre « architectural et prémédité », contre l’écriture des Tombeaux qui pétrifient la présence aimée dans le « calme bloc » des histoires bien conclues. Alors qu’il suffit, pour se dégager des trop pesantes architectures, de l’artificielle continuité des discours ou de l’étouffante cohérence des récits refermés sur eux-mêmes, d’en revenir au jaillissement d’une naissance – une naissance à autrui prenant toute la valeur d’un « coup d’aile ivre » brisant le gel des éternités anticipées.  » (préface de Valéry Hugotte)

Extraits

« La poésie, si elle existe, si elle a jamais existé, n’a nul besoin de sortir de son labyrinthe souterrain, ni de s’écarter de son tracé volatil. Ni de se manifester ni d’être représentée. Vous le savez, vous qui lisez, vous qui oubliez de lire, qui vous hâtez d’oublier ce que vous n’avez pas lu — elle est ainsi faite, ainsi dérobée qu’elle échappe au panorama littéraire, au système éditorial, à l’inquisition des médias, comme à la curiosité bienveillante d’esprits fins s’inquiétant de son « absence. » (Eclisse)

« Le vent, ou le vide, ou rien. L’a-til assez répété, et pourssé devant lui, de ligne en ligne, et par l’amertume des plis de la bouche, ce mot : rien, lâché comme un défi… Comme si un entêtement à dresser devant lui cette masse de vers et de proses, à déployer cette écriture ajourée de vide, ne visait qu’à ressasser pour le nier et l’abolir ce rien. Le reste arrive de surcroît, s’épanouit, éclate, mais pénétré, altéré, aigusé par la négativité qui fuse de multiples foyers et blesse toute chose. Une lampe innue s’allume sur la table. La branche d’aupépine s’éclaire dans la haie. La chambre et le monde respirent. Et la persienne bat sur le déchirement d’un grand ciel gris de neige… » (La difficulté du soleil, à propos de Pierre Reverdy)

« Dans le trébuchement des mots, et l’angoisse du poème à la dérive, par l’assèchement des terres et le laminoir de la terreur d’écrire, demeurent les mots de Blanchot : « Ecrire est la violence la plus grande car elle transgresse la Loi, toute loi, et sa propre loi ». Le combat est sans issue, est incessant, ni vainqueur ni vaincu, un combat mortel intégrant la mort, déjouant la mort, la marquant d’impossibilité en se portant à l’inconnu, à l’inconnu du monde, à l’inconnu de l’autre. CAr il y a toujours dès le premier élan, un comparse inconnu, un lecteur inespéré, qui donne créance à l’attente du mot, à l’oubli du mot.

L’Attente, l’oubli, ces deuxmots inséparables et séparés, m’ont toujours paru révéler le moment unique, l’instant culminant de l’opération poétique.  » (Maurice Blanchot et la poésie)

« A égale distance des sources et du delta, ignorant la fureur et l’agonie, la poésie de Schehadé agit merveilleusement par la seule limpidité de ses eaux et le silence de ses berges. Le regard qui s’y baigne découvre la fraîcheur, le recueillement, une félicité fragile que l’aridité des jours lui refuse. De blancs nuages rapides traversent son ciel, et l’amitié des oiseaux inquiets l’accompagne. Rien d’autre et cela suffirait.  » (Un chant sans visage, à propos de Georges Schehadé)

« J’avais la sensation dès mes premières rencontres avec lui,  au début des années cinquante, mais aujourd’hui plus clairement qu’alors, que nous procédions, que nous étions descendus séparément, des mêmes collines rocailleuses et nues. […]

[…]Une fin d’après-midi, pour une ultime et dérisoire question de mise en page, j’ai appelé. Il a décroché. Il m’a entendu, n’a pas dit un mot. M’a laissé seul, m’a laissé parler seul plusieurs minutes. Et m’inquiéter, m’enferrer, offrir de le rejoindre, de lui porter secours. Bafouiller à perte de voix, dans le vide. J’entendais sa respiration. Enfin le déclic, et l’interruption de l’écoute. Une fin d’après-midi de la fin d’avril, en 1970. (Un appel, à propos de Paul Celan).

Enfin, retrouver au hasard de cette lecture, ce texte intitulé L’épure sur Mouvement par la fin, livre de Philippe Rahmy :

« Mouvement par la fin, titre du livre, mouvement à rebours de l’écriture qui commence avec l’instant de la mort pour remonter le cours de l’éclat et de l’éclatement d’un corps harcelé par les attaques d’un mal inflexible. Mouvement par la fin, une fin de non-recevoir qui, s’écrivant, se donne et se projette, appréhendant l’issue que le mouvement appelle en la révoquant – et dont il procède par le « par » qui l’enjambe et qui la dénie.

Comment aborder ce livre bref, brûlant et glacé, dont le titre est complété abruptement, et comme écartelé, roué vif, par les mots : « un portrait de la douleur » ? De là, en deça, ici, la douleur est un regard. Un regard qui se reconnaît, qui s’approfondit et s’allège quand les mots qui le traversent crissent sur le papier. Le point d’origine, le premier mot, jaillit de l’instant de la mort et s’efface dans la torpeur. »

[…]

« La douleur est un morceau de soleil ». La douleur est un levier, un levain.Elle ne le quitte pas. Elle ne le quitte que pour un répit de courte durée, dans l’attented e son retour, d’un regain qu’il accueille, écrit-il, comme  une « grâce », « le désir du mal », son « parfait plaisir ». Car il est allé si loin, elle a crusé si profond, a exploré son corps si intensément, qu’entre elle et lui l’attache indestructible, dans une asphyxiante étreinte, est une chance de survie, par l’équilibre et la transaction de la terreur et de l’écriture. « Si simple l’agonie »… ubiquité de la douleur dont vient de se tracer l’épure. »

Extrait de Mouvement par la fin de Philippe Rahmy (Cheyne Editeur, collection Grands Fonds) :

Je veux encore dire que chaque vie me semble plus digne d’amour que la mienne mais que je n’en désire aucune autre, pas même celle dont je suis privé. Il vient dans cet absentement concret qui me blesse un peu plus de beauté chaque jour : à mesure que je m’éloigne de la lumière, je m’enfonce davantage en elle.

Suzanne et Aimé Césaire

J’ai découvert l’oeuvre d’Aimé Césaire, adolescente, et depuis elle ne m’a plus quittée. Poète majeur qui me bouleverse et dont je me sens proche par la sensibilité et le langage, c’est tout récemment que j ‘ai découvert l’écriture de Suzanne, son épouse, à laquelle il a rendu hommage de nombreuses fois dans ses poèmes.

Suzanne Césaire(1915-1966) fut responsable de la revue Tropiques entre 1941 et 1945, l’époque de la « dissidence » contre « l’occupation » pétainiste des Antilles.

Dans un recueil intitulé Le grand camouflage, Ecrits de dissidence  (cf ci-dessous), on lira les sept articles majeurs témoignant du rôle qu’elle a tenu auprès des écrivains de sa génération, de son écriture et de sa pensée flamboyantes, et  son implication dans la reconnaissance des identités caribéennes.

Elle est aussi l’initiatrice d’une longue lignée d’écriture féminine aux Antilles.

Je reproduis ici tout d’abord deux extraits  de ses articles publiés dans Tropiques, puis quelques-uns des poèmes d’Aimé Césaire à Suzy.

J’aime, pour une fois, à imaginer que le grand homme s’efface devant cette magnifique femme qu’était Suzanne en vous la présentant en premier.

« Ici les poètes sentent chavirer leur tête, et humant les odeurs fraîches des ravins, ils s’emparent de la gerbe des iles, ils écoutent le bruit de l’eau autour d’elles, ils voient s’aviver les flammes tropicales non plus aux balisiers, aux gerberas, aux hibiscus, aux bougainvilliers, aux flamboyants, mais aux faims, aux peurs, aux haines, à la férocité qui brûlent dans les creux des mornes.

C’est ainsi que l’incendie de la Caraïbe souffle ses vapeurs silencieuses, aveuglantes pour les seuls yeux qui savent voir… »

Tropiques, Suzanne Césaire, 1945

*****

« …la poésie, elle élève l’homme au plus haut degré possible de contemplation et de majesté. Quel est le rôle de la poésie ? Comme la musique, elle nous aide à nous dépasser nous-mêmes, et elle va plus loin encore, elle nous introduit dans « un temps neuf » dans un monde nouveau. Le vrai poème, qui nous montre l’homme dans la terreur, dans le désespoir et même l’horreur, doit nous saisir hors de ces enfers et nous conduire aux mystérieuses plages de la consolation. La douleur, exprimée, est dominée. Les mots, assemblés suivant le rythme, ont vaincu le malheur. La poésie, plus encore que la musique et plus sereinement, est l’expression d’une sorte de bonheur, né d’un sentiment de délivrance. » Tropiques n°2, Suzanne Césaire, juillet 1941

Poèmes d’Aimé Césaire à son aimée :

« en ce temps-là, le temps était l’ombrelle d’une femme très belle

au corps de maïs aux cheveux de déluge

en ce temps-là la terre était insermentée

en ce temps-là le cœur du soleil n’explosait pas […]

en ce temps-là les rivières se parfumaient incandescentes

en ce temps-là l’amitié était un gage

pierre d’un soleil qu’on saisissait au bond

en ce temps-là la chimère n’était pas clandestine.

Aimé Césaire

*****

« Fenêtres du marécage fleurissez ah ! Fleurissez

Sur le col de la nuit pour Suzanne Césaire

de papillons sonores

Amie

Nous gonflerons nos voiles océanes,

Vers l’élan perdu des pampas et des pierres

Et nous chanterons aux basses eaux

inépuisablement la chanson de l’aurore. »

Aimé Césaire, « Histoire de vivre », récit, Tropiques, n°4, janvier 1942

******

« A travers les jeux cicatriciels du ciel

Je la vois qui bat des paupières

Histoire de m’avertir qu’elle comprend mes signaux

qui sont d’ailleurs en détresse des chutes de soleil très ancien

Les siens je crois bien être le seul à les capter encore… » D.M.

******

Chevelure

Dirait-on pas bombardé d’un sang de latérites

bel arbre nu

en déjà l’invincible départ vers on imagine un sabbat de splendeur

et de villes l’invincible et spacieux cri du coq

Innocente qui ondoies

tous les sucs qui montent dans la luxure de la terre-mère

tous les poisons que distillent les alambics nocturnes

dans l’involucre des malvacées

tous les tonnerres des saponaires

sont pareils à ces mots discordants écrits par l’incendie des bûchers

sur les oriflammes sublimes de ta révolte

*****

Chevelure

flammes ingénues qui lèchez un cœur insolite

la forêt se souviendra de l’eau et de l’aubier

comme moi je me souviens du museau attendri

des grands fleuves qui titubent comme des aveugles

la forêt se souvient que le dernier mot ne peut être

que le cri flambant de l’oiseau des ruines dans le bol de l’orage

Innocent qui vas là

oublie de te rappeler

que le baobab est notre arbre

qu’il mal agite des bras si nains

et toi

séjour de mon insolence de mes tombes de mes trombes

crinière paquet de lianes espoir fort des naufragés

dors doucement au tronc méticuleux de mon étreinte

ma femme

ma citadelle

A. Césaire, Cadastre

*****

Fils de la foudre

Et sans qu’elle ait daigné séduire les geôliers

à son corsage s’est délité un bouquet d’oiseaux-

mouches

à ses oreilles ont germé des bourgeons d’atolls

ell eme parle une langue si douce que tout

d’abord j en ecomprens pas mais à l alongue

je devine qu’elle m’affirme que le printemps est arrivé à contre-courant

que toute soif est étanchée que l’automne

nous est concilié que les étoiles dans la rue

ont fleuri en plein midi et très bas suspendent

leurs fruits

Aimé Césaire, Cadastre

*****

« voum rooh oh

pour que revienne le temps de promission et l’oiseau qui savait mon nom

et la femme qui avait mille noms

de la fontaine de soleil et de pleurs

et ses cheveux d’alevin

et ses pas mes climats

et ses yeux mes saisons

et les jours sans nuisance

et les nuits sans offense

et les étoiles de confidence

et le vent de connivence.

Aimé Césaire, Cahier d’un retour en pays natal, 1939

Anna Akhmatova avec Ossip Mandelstam et Marina Tsvetaieva sont sans doute les figures majeures de la poésie russe du Xxe siècle.

« Il est dur d’être poète, écrit Paul Valet dans la préface du Requiem de Anna Akhmatova- mais pour elle, c’était encore plus dur ».

Ses premiers textes abordaient les thématiques de l’amour, de la nature, d’un bonheur toujours à conquérir mais très vite la réalité de son pays (révolution d’Octobre) la frappera cruellement et sa voix de femme et de poétesse exprimera cette souffrance de perdre des êtres chers qui atteindra l’universel. Elle incarnera par là même la voix de la résistance à la dictature.

Requiem, recueil de poèmes écrits entre 1930 et 1957, porte les stigmates de l’arrestation de son mari et de son fils et les années de cauchemar qui ont suivi ces arrestations par la perte d’êtres chers.

Paul Valet écrit en exergue du recueil paru aux Editions Minuit : « à l’exception du poème  » Le Verdict » (publié sans titre en 1961) ils n’ont jamais été jusqu’à présent édités en U.R.S.S. Le Requiem a paru en langue russe, en décembre 1963, à Munich par les soins de Tovarichtchestvo Zaroubiejnick Pissatielieï. Le livre est précédé de l’avertissement suivant :

« Cette suite de poèmes nous est parvenue de Russie et nous la publions à l’insu de l’Auteur et sans son consentement. »

I

C’est à l’aube qu’on est venu t’emmener.

Comme à la levée d’un corps, je te suivais.

Dans la chambre obscure, les enfants sanglotaient.

Dans le coin des icônes, le cierge à coulé.

Sur tes lèvres, le froid d’une médaille.

Sur ton front, la sueur d’agonie. Ne pas l’oublier.

J’irai moi, comme les femmes des streltsys,

Hurler sous les tours du Kremlin.

1935

*********

3

Non, ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre.

Souffrir ainsi, je ne l’aurais pas pu. Et que les draps noirs recouvrent

Ce qui est arrivé.

Et qu’on emporte les lanternes…..

Il fait nuit.

**********

Le VERDICT

Et la parole de pierre tomba

Sur mon sein encore vivant.

Ce n’est rien. J’étais préparée.

De toute façon, je m’y ferai.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup à faire ;

Il faut que je tue ma mémoire jusqu’au bout,

Il faut que l’âme devienne comme de la pierre.

Revivre, il faut que je l’apprenne.

Sinon… Le chaud bruissement d’été

Est comme une fête derrière la fenêtre.

Depuis longtemps je pressentais

Ce jour si clair et la maison déserte.

Eté 1939

*********

Les Elégies du Nord

….

Je sais les causes et je sais les fins,

la vie après la fin, et d’autres choses

qu’il ne faut pas pour l’instant évoquer.

Et quelle est cette femme qui occupe

ma place à moi, cette place unique :

voici qu’elle a pris mon nom légitime ne

ne m’ayant laissé qu’un surnom que j’ai

fait tout ce qu’il était possible de faire.

Ma tombe, hélas ne sera pas la mienne.

Et cependant si je pouvais revenir de loin

jeter un regard sur ma vie présente,

je connaîtrais enfin la jalousie…

Leningrad 1944

*************


Le manifeste de la poésie vécue d’Alain Jouffroy…

 La femme aux seins d’hermine se tenait à l’entrée du passage Jouffroy, dans la lumière des chansons

André Breton : Poisson soluble

« Qu’est-ce que la poésie ? Je n’y comprends rien », me dit une jeune fille de seize ans que je vois certains matins. Son sourire a la tendresse, l’indulgence polie de l’ironie. Comment lui répondre ? Je suis pour elle un homme saisissable, insaisissable -plutôt sympathique : quelqu’un qu’on interroge, sans y croire, pour voir ce qu’il va répondre.
« Ecoute-moi, lui dis-je : la poésie est l’activité des hommes et des femmes qui refusent cinq chose : l’isolement, l’opacité, le mensonge, l’incommunicable et la mort. Le réel à redécouvrir – tout ce qui est là, autour de nous et ailleurs – est leur seul dieu. Tout autre dieu leur est indifférent.
– Les poètes, c’est peut-être comme ça qu’ils voient le monde, me dit-elle alors. Mais tu n’as pas vraiment répondu à ma question qu’est-ce que la poésie ?
– L’arme invisible dont chacun rêve comme d’une chose impossible mais que chacun peut posséder. »
Elle m’a regardé comme si j’étais fou.
« oui, cette arme est invisible, parce qu’elle se tient dans la meilleure cache : entre ta rétine et ton cerveau. Elle te fait voir, ou lire. Tu peux donc t’en servir en toute occasion. (Silence) Si tu y repenses un jour, tu verras que je n’ai pas cherché à te tromper. »
Détournant les yeux, elle s’est mise à regarder, dehors, les arbres aux branches nues, le ciel qui bougeait – trop lentement – dans les fenêtres d’en face. Puis elle s’est retournée vers moi. « Toute action même mentale, ai-je pensé, se réduit à l’actio en distans.  » J’avais ouverte devant moi, la page de Sans paroles, le poème de Michael Krüger. Je lui ai lu le début :
« Ils discutent du caractère
non valable des solutions
les hommes sous ma fenêtre,
ça se voit très directement
à leurs gestes :
insistants et un peu folingues
avec une indéniable impatience.

Ils écrivent des livres à coups de regards.
Leurs sources c’est la rue.  »

Depuis les nuis s’engloutissent plus vite que d’habitude : j’écris la poésie vécue entre la presqu’île du Cotentin, le Yémen et la péninsule d’Izu. Je ne sais combien de temps il me reste à ne pas dormir… – Ah ! j’oubliais : la femme aux seins d’hermine se tient toujours à l’entrée du passage Jouffroy, souriante dans la pluie de cette fausse fin du monde. »
Juin 1993-Mai 1994

Gallimard L’Infini 1995

 

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