Célestina, extrait-inédit#2

L’établi du vieux est une vaste pièce sombre, sans fenêtre. Une pièce noire. On ne voit pas bien ce qui s’y trouve. Quand les yeux s’accoutument aux ténèbres, on peut voir son vieux vélo, dans le coin à gauche, avec lequel il se déplace partout. Des chambres à air de rechange, des outils à l’acier tranchant, des balais de paille, des vieux clous rouillés, tout un fatras de choses qui n’intéressent pas les petites filles dit Fabrizio, pour ce qu’il en sait, parce que moi Celestina, je sais quel usage maléfique je ferais bien de ces vieux clous rouillés. Cette odeur qui incommode, c’est une odeur de camphre ou d’essence, mais aussi une odeur aigre, une odeur de renfermé, celle qu’il porte sur ses vêtements et ses mains velues aux tenailles obsédantes. L’étau est à droite en entrant, le soleil l’éclaire en premier quand il ouvre la porte qui grince toujours comme un signal, un avertissement. Son rire idiot, coincé entre connivence et gourmandise, un rire bas qui se voudrait complice pour se donner une contenance et puis, ses mains sur l’étau qui joue avec, clic-clac, clic-clac, des mains de géant qui avancent, tremblantes et te retiennent par le bas de ta jupe quand tu essaies de t’échapper. — Viens fillette, je n’ai jamais fait de mal à personne, moi.

Derrière, le jardin est peuplé d’arbustes, d’herbes folles et de fleurs sauvages à profusion, la sauge et la menthe le parfument délicatement, deux néfliers verdoyants font de l’ombre à la cour en pierre neutre cimentée qui donne sur un autre jardin, où se déploie le potager, tomates et salades que bordent la patience et les orties et au fond le poulailler. Sous un soleil incandescent qui aveugle, je sors de l’établi, je le suis jusqu’au poulailler, en silence. Les poules ont pondu, les œufs sont encore tout chauds, les lapins sont là aussi, plus silencieux et plus dociles. Il joue à faire peur aux poules, leur donnant des noms idiots, mimant leurs cris d’effarouchées, méprisant. La mémé observe par la fenêtre, immobile, silencieuse, tourmentée. J’ai cinq ans, six, puis huit ans… Il porte parfois un chapeau ou une casquette sombre qui lui donne l’air d’un bandit et une veste bleue de chine, ou une salopette bleue de travail, une chemise à carreaux. Il tient ma petite main dans la sienne immense, je ne sais pas la lui refuser, j’obéis toujours aux adultes, comme on me l’a appris. Ses mains sont moites, transpirantes, cette odeur âcre répugnante me suit partout et encore. Il tient dans sa main droite une canne sur laquelle il s’appuie en soufflant péniblement.

J’avance dans l’herbe mouillée, je ramasse un caillou, cueille une fleur, chancelle. Des effluves répugnantes, odeur d’urine et de chou pourri émanent des cages. La chaleur fait des mirages. Je fixe le soleil. Tout se brouille, tout se mêle, les caquetages des poules et les mâchonnements des lapins, le bruit du foin et de la paille froissée. Ça sent la sueur d’enfant sidérée, les essences plus violentes exsudant de son corps à lui, l’humidité du lieu et sa fraîcheur disparue en une seconde, le parfum de framboise du bonbon qu’il m’a donné un peu avant. Ma bouche sèche maintenant, la pression dans ma tête, mes yeux qui piquent, mon cri étouffé dans ma gorge, je me répète que je n’existe pas, je suis la fille invisible, inexistante, je n’ai plus de corps. Il remonte ma robe, me fait changer de place, me pousse doucement dans le recoin sombre où sont les lapins. Le monde est rouge, le ciel est noir, l’air devient lourd, il va faire orage sûrement. En partant, il glisse trois pièces dans ma main et la referme en la serrant d’un signe de tête d’assentiment. Je cours chez le buraliste m’acheter des images. A l’intersection des deux rues, je me heurte à Nonnette qui me réceptionne en criant : et où tu cours comme ça ? Puis se tait quand elle voit mes yeux brillants et humides.

— N’aie plus peur, il n’est pas d’autre malheur que celui d’être interdit de vivre, ni d’autre douleur que de ne pas avoir vécu, elle dit.

— Nonnette… je dis, en reprenant mon souffle, mais sans pouvoir aller plus loin, je ferme les yeux et tombe à ses pieds.

Elle fait un signe de croix et place ses mains sur mon visage, appuie doucement sur mes tempes, se signe à nouveau et me soulève dans ses bras pour m’embrasser.

— Ne dis rien, petite, ne t’inquiète pas. Le ciel est grand et il y a de la place pour tout ce qui porte un silence. Et toute cette langue amère que tu as dans l’oreille, il faudra que je te la raconte un jour.

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