DES PAS SUR LA NEIGE, bientôt aux Editions VENTS D’AILLEURS

[…]

Il avait sorti des albums, montré des photos, celles d’une petite fille qui grandissait de l’une à l’autre, une petite fille joyeuse, épanouie dans un milieu qu’on reconnaissait aisément, les plages de Normandie, la Tour Eiffel, le canal du midi. Mirko les commentait toutes avec un plaisir évident, rajoutant pour chacune le regard de celle qui les lui avait confiées et qui venait les contempler chaque fois qu’elle le souhaitait. Jelena ne voulait pas les garder chez elle, elle ne voulait les montrer à personne et surtout pas à Goràn. Mirko était détenteur d’une histoire singulière, celle d’une femme qui avait souffert et n’avait pas su apprendre à vivre hors la violence qu’elle avait subie.

Mirko le savait autant que nous tous : cette guerre s’était déroulée sous les caméras du monde entier, témoins précieux pour démontrer et dénoncer, nous rendant en même temps, complice du voyeurisme de ces crimes de la « purification ethnique » malgré nous. Et la Cour internationale de Justice venait en plus de décréter qu’il n’y avait jamais eu de génocide lors de cette guerre. Il savait rappeler que ce vingtième siècle s’était ouvert sur Sarajevo et refermé sur Sarajevo comme l’avait dit Susan Sontag mais que les crimes se perpétuent et que le viol reste une arme de guerre. Les femmes sont les victimes honteuses et silencieuses de ces crimes abominables toujours plus nombreux dans les conflits qui s’éternisent en ce siècle débutant et ce, malgré les nombreux appels d’Amnesty International. Il disait que les nostalgiques de l’ex-Yougoslavie crient désormais des viva au maréchal Tito, symbole de l’âge d’or d’une pacification des peuples slaves. Ce « Vive Tito » dans la bouche de Mirko qu’on se lançait à la fin de cette maudite guerre des années 90, ce n’était pas rien. Dire qu’on regrettait un dictateur, c’était peu dire, dans cette « poudrière des Balkans », toujours infestée au cœur de l’Europe, étendue aux conflits qui ravagent le Moyen-Orient. Les peuples slaves gardent en eux des siècles de détestation, de guerres et de destructions, les poètes le savent qui l’ont souvent clamé. Mirko connaissait l’âme du peuple slave. Un de leur poète populaire Matija Bećković en avait écrit un texte que Mirko connaissait par cœur dans sa langue et qu’un ami avait traduit en français. Il le gardait comme on garde un secret et l’avait lu au lieutenant Moretti, non sans une certaine tristesse. Intitulé Le poignard, la poésie de ce texte était métaphore angoissante et violente, d’une âpre fatalité. D’après un célèbre récit/Venu du Nord lointain/Les chasseurs de loups/Plongent dans le sang frais/Un poignard à deux tranchants/Plantent son manche dans la glace/Et le laissent dans le désert enneigé./Le loup affamé/Sent, de loin, le sang frais/Surtout grâce à l’air pur et vif /Sous les étoiles hautes et gelées/Et trouve vite l’hameçon sanglant./En léchant le sang gelé/Il se coupe la langue/Et lape son sang chaud/Sur la lame froide./Et il ne sait s’arrêter/Jusqu’au moment où il s’écroule/Gonflé de son propre sang./Si tels sont les loups/Qui sont les plus durs à chasser/Comment sont donc les hommes /Et les peuples entiers/Et surtout le nôtre/qui de son propre sang/Ne peut se lasser/Et il disparaîtra semble-t-il/Avant de pouvoir comprendre/Que ce poignard sanglant/Restera/Comme unique Monument/Et croix /Au-dessus de nous.»

– eux recommencer un jour, eux jamais cessé s’entre-tuer, les jeunes eux savoir, cette guerre toujours continuer dans leur tête. Le vent de la détestation souffle sur le brasier des Balkans, avait dit Mirko, résigné. Une guerre chasse l’autre et nous tous, on oublie, même et surtout depuis que tout est montré aujourd’hui. Et il avait parlé, parlé, la guerre, les silences, ceux des femmes abîmées, des enfants abandonnés, des hommes exterminés, il avait dit ces vies déchirées. Chaque vie est unique, la singularité de celle de Jelena et Goràn tenait à l’exil, au décentrement, à l’éclatement mutique et invisible qui naît en chacun. Jelena avait eu une famille, elle était arrivée en France, seule avec son fils, un fils sans père, un fils qu’elle aurait préféré oublier dans un coin de cette terre maudite. Elle avait eu des parents, morts dans l’incendie de leur maison. Elle avait eu une petite sœur aussi, perdue dans le charnier. (p.275)

[…]

Des pas sur la neige, Editions Vents d’ailleurs, collection Vents noirs, 450 p

Célestina, extrait-inédit#6

Hanno prese la nave…per lavorare…

Je regarde Nonnette qui, s’est enfin décidée à me parler, me dire, ce qu’on ne m’a jamais raconté. Son regard est mélancolique. Elle a commencé en italien mais je sais. Et elle sait aussi Nonnette, lorsqu’elle se met à parler en italien, et non plus dans ce mélange de sicilien-sarde-italien baragouiné chez nous, qu’elle est toute disposée à raconter. Alors, je reste silencieuse, parce que j’ai appris à retenir ma langue quand je veux quelque chose et là, je veux être sûre d’avoir toute l’histoire. Je fronce les sourcils et je me mors la lèvre inférieure, exprimant à la fois mon inquiétude et surtout pour signifier à Nonnette, une forme de concentration.

Dans nos familles, tu sais, on ne parle pas beaucoup et on ne transmet pas grand chose non plus, c’est comme ça. Et puis il y a des périodes de nos vies qu’on préfère oublier. Quand ils sont arrivés en France, les Italiens, ils étaient bien obligés de se taire et de faire profil bas, pour avancer sous le regard de ceux qui les voyaient arrivés en « envahisseurs » -et on pouvait les comprendre, ceux-là, tant ils sont arrivés en nombre. Il faut avoir vécu certaines choses de l’intérieur pour savoir de quoi on parle. Ils n’ont pas parlé ? Et alors ? Eh ! Que pouvaient-ils bien raconter à leurs enfants qui les aurait fait se sentir plus mal et aurait été plus difficile à entendre, parfois à supporter, surtout cette honte d’avoir fui un pays où sévissait la misère… Pourquoi entraîner ceux qu’on aime dans notre détresse et notre souffrance ? Est-ce que parler a jamais sauvé quiconque ? « Da noi, si dice : la migliora parole è quella che non si dice » (chez nous, on dit : « la meilleure parole est celle qui ne se dit pas »)

Nonnette pose ses mains sur ses genoux et m’invite à m’asseoir confortablement à ses pieds sur le petit coussin brodé qu’elle prépare dans ces circonstances et s’apprête à ouvrir le grand livre du silence et de l’oubli qui porte son histoire et celle de ma famille.

— Et d’abord il faut que je te dise… Chacun de nous tous en ce monde, porte une histoire singulière et unique et, tu dois comprendre que moi aussi, qui ne suis pas née dans ce pays, je ne te donnerai que des miettes, parce que ce serait trop long et puis que parfois, c’est mieux de ne pas tout savoir. Mais pour les tiens comme pour moi, notre histoire en France, commence vraiment en cette année 1925, une année médiane dans l’immigration italienne commencée au milieu du siècle précédent et que tes grands-parents ont vécu en silence comme il était de règle chez les anciens, peut-être pour oublier, tourner une page de leur vie comme on tourne celle d’un livre. Ton père, tu peux pas lui en vouloir de ne t’avoir rien raconté, à lui non plus, peut-être, on n’a pas tout dit. Installe-toi bien, ça va être un peu long.

« Le bateau s’éloigne de la côte dans la brume noire effilochée de cumulus sous une pleine lune qui sourit en se reflétant au milieu des tourbillons d’écume. Dans le sillon du ferry qui avance dans la mer, toutes lumières éteintes et silencieusement, s’enfuient les derniers souvenirs de tout un peuple déplacé avec le consentement de son gouvernement vers des terres où il est attendu. Il y a parmi ceux-là qui, trop pauvres pour la leur de terre, ont accepté de changer la trajectoire de leur vie, Beppe, un homme de vingt et quelques années, ton grand-père. Sur le pont, il fait froid, personne ne s’y attarde, seuls quelques-uns regardent par dessus la lagune les dernières lumières de la ville portuaire qu’ils ont rejoint ce matin de bonne heure pour être les premiers à remplir leurs papiers d’embarquement.

Adiosu. Adiosu, cara Sardinia mia, dai1...

La côte défile, sous la bruine, glissant d’Olbia vers Cala Gonone, laissant derrière elle un port poussiéreux remplis d’êtres anxieux secouant leurs mouchoirs, dans un lamento s’effilochant dans l’air enténébré. À l’horizon, les toits roses plongent dans l’obscurité d’un ciel marbré qui s’étire de l’orange au violet, glisse sur les falaises de porphyre rouge, et les stèles grises aux anfractuosités profondes qui se jettent dans la mer frénétiquement. Demain dans la matinée, il sera à Marseille, en France. Il ne sait pas encore quelle nouvelle vie l’attend mais il sait que rien ne sera plus comme avant.

1Adieu, adieu, ma chère Sardaigne, allez…

image prise sur le site Altritaliani

Célestina, extrait-inédit#5

Vivre ou grandir loin de ses racines sans retour possible ni transmission coupe de tout repère. Des repères liés à l’évolution d’un pays, des gens et des mœurs par exemple. Nonnette me l’a bien expliqué, elle l’avait vécu tant de fois, c’est ça l’exil, elle dit.  Mes grands-parents avaient laissé derrière eux une île sauvage, aride, ils avaient légué à leurs enfants la vision d’un monde fondée sur ce qu’ils avaient connu dans leur jeunesse au siècle précédent.

Je suis rentrée pour laisser Nonnette à ses souvenirs et lui permettre de se reposer mais pas avant qu’elle me promette de raconter encore.

Ce soir, une surprise m’attend à la maison. Une ultime visite de Ziù Tanino. Arrivé chez sa sœur, par le bateau à Marseille, depuis Olbia, cet oncle adorable et rigolard nous rend visite régulièrement et nous embrasse avec force claquement de lèvres baveuses et répugnantes sur nos joues tendres nous rend régulièrement visite. Mon père, assis à ses côtés, s’impatiente :

— Alors, il arrive ce café ! C’est pour aujourd’hui ou pour demain, si c’est pour demain, c’est pas la peine eh ! Il grince des dents, il regarde le ziù et grimace :

— Ah les femmes, Ziù, eh !

Ma mère grommelle, arrive en trottinant et s’exclame :

— Eh, le bois pas trop vite ton café, qu’il est bouillant ! Et dis pas merci surtout, ça t’écorcherait la langue !

Mon père l’ignore et maintenant qu’il est servi, presse le Ziù de questions sur le pays. Les grèves de soixante-huit ont laissé une trace dans son esprit et il s’interroge sur ce qui a changé ailleurs qu’en France dans cette évolution des mentalités et peut-être, qui sait ? dit-il, en Sardaigne, dont on ne parle jamais à la télévision. Sur les photos du Ziù, des tags géants, des peintures gigantesques envahissent les murs d’Orgosolo, bastion de l’identité Sarde, où vit l’oncle. Elles sont nées sous l’impulsion d’un phénomène social, artistique et politique unique en Europe, explique-t-il, et elles sont emblématiques de l’esprit rebelle qui anime les bergers sardes fiers et libres. Ne voulant pas alors se soumettre aux lois policières du gouvernement, les citoyens, épris d’une forte conscience politique et sociale, ont contesté l’implantation d’un camp militaire sur plusieurs milliers d’hectares. Quelques anarchistes et artistes autodidactes ont commencé à peindre et à inscrire leurs slogans révolutionnaires dans ces belles peintures murales. Le phénomène muraliste d’Orgosolo explose. La ville se retrouve entièrement recouverte de cette production libertaire emblématique de la contestation ancrée dans l’âme sarde qui fait l’attraction touristique de la région. Mon père semble tout étonné de ces nouvelles mais heureux et réjoui tout de même de voir que les gens se révoltent toujours contre la misère et l’injustice. Il en a les larmes aux yeux. Quelque chose le tourmente et il ne peut s’empêcher de poser la question qui lui brûle les lèvres :

— Eh dites-moi un peu, Ziù, les femmes au pays elles portent toujours le foulard noir ou elles sont comme ici, en France, avec la mini-jupe ?

— Mais qu’est-ce que tu dis, toi, il est pas né encore ce jour où les femmes feront ce qu’elles veulent, l’interrompt ma mère, agacée et certaine que l’émancipation n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce patriarcat féroce.

— Ah, tu sais, dit le Ziù, les femmes aussi elles travaillent maintenant depuis que les usines embauchent davantage, c’est ça le progrès, elles aussi elles ont évolué, rajoute-t-il en riant. Et ça leur donne un peu de liberté, la vie change oui.

Mais dans l’esprit de mon père comme dans celui de beaucoup de gens, le fantasme d’une île sauvage et terroriste rejoint le stéréotype d’une terre où le progrès n’arrive jamais vraiment. Entre idéalisation et crainte, l’île demeure longtemps inatteignable et viendra un jour où il fera le voyage et dira :« Que c’est beau la Sardaigne ! » de l’eau plein les yeux, dans sa « nostalgie d’une pauvreté perdue1 ».

1Expression empruntée à Camus

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Sade et ses femmes, Marie-Paule Farina, Editions François Bourin, 2016

SADE et ses femmes
Correspondance et journal
Marie-Paule Farina
Editions François Bourin, 2016

Tout le monde connaît le Marquis de Sade. Tout le monde ? Non. Tout le monde connaît la réputation et le nom lié à cette réputation. Qui l’a lu, et qui a lu ses livres les plus licencieux en est sûrement resté (s’il ne s’est intéressé aussi à l’homme avant l’écrivain), à ce qu’on lui a reproché et ce pour quoi il a été condamné, après avoir laissé une grande œuvre -aujourd’hui en Pléiade- son libertinage et la perversité de ses écrits.

Sade est-il celui qu’on croit ? Pour avoir si souvent exposé des femmes soumises et humiliées dans ses romans, il passe pour l’homme le plus misogyne de la littérature française.

Ceux qui, comme Marie-Paule Farina sont allés un peu plus loin que la lecture de la licence savent que, sous l’épaisseur de la fange dans laquelle on a noyé ce personnage car c’était bien un personnage romanesque, on peut découvrir à travers ses notes, journaux et surtout correspondances qu’il était bien autre chose qu’un pervers, un violeur, un assassin, bref un être dangereux et peut-être même tout le contraire de cela.

Marie-Paule Farina, professeur de philosophie et essayiste s’est intéressée à l’homme, avec tendresse, et a mis un point d’honneur à réhabiliter un individu qui fut sans doute bien de son époque – le XVIIIe siècle n’est-il pas un siècle libertin, licencieux – comme beaucoup d’autres mais qui était, lui, sans fard, pour tout dire, inapte à la dissimulation ; peut-être même était-ce là son principal défaut. Ne rien cacher, tout dire, se montrer au naturel, tel qu’en lui-même, un homme qui aime le sexe et ne s’en cache pas.

Mais avant cela, il a été un bel enfant blond aux yeux bleus, doux et charmeur, charmant et tendre, entouré, beaucoup et beaucoup aimé des femmes nombreuses qui s’occupaient de lui, très tôt.

À travers cette correspondance organisée suivant le déroulé d’une vie au tiers passée en prison, nous suivons le parcours d’un homme d’abord victime de lui-même, de sa naïveté, sa candeur bon enfant, ses étourderies (il parlait trop, disait tout) ses bêtises et ses nombreuses frasques sexuelles, ses amours passionnées et passionnelles (Melle de Lauris, La Colet, Chiara…) , le grand amour qu’il porta à ses femmes, la légale et la maîtresse, toutes deux sœurs, l’une, Renée-Pélagie, laide et l’autre, Anne-Prospère, très belle, une passion qui fit écrire à cette dernière bien imprudemment : « Je jure à Mr le Marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui », et finira au couvent ; et sa meilleure amie Milli Rousset et encore tant d’autres, puis enfin la dernière, Constance.

Il fut surtout victime d’une abominable belle-mère instigatrice de tous ses procès et d’un acharnement du sort qui a fait que, souvent, les femmes qu’il aimait tant, se sont retournées contre lui.

L’auteur de cet essai dessine le portrait d’un homme qui fut plus victime que bourreau, plus tendre que sadique et, victime décidément innocente ou, comme il le disait lui-même, s’il est vraiment coupable de ce dont on l’accuse, dans ce cas, il ne paie pas assez, s’il est innocent, c’est bien trop cher payé.

Insolent et enfantin, pétillant de gaieté, les femmes le recherchent. Son château de Saumane où il a passé son enfance n’a rien à voir avec celui des 120 journées de Sodome, c’est plutôt « le rêve d’un château originel » médiéval et provençal, celui de la Laure de Pétrarque qu’il lit inlassablement depuis sa prison.

« Je suis comme un enfant, je lis tout le jour et la nuit je songe » écrit-il à sa femme.

Certes sa vie intime ne fut pas des plus sages et il ne niait pas aimer le sexe et la luxure. Il tenait un journal de ses masturbations et des pratiques des prostituées qu’il aimait regarder « en disciple des Encyclopédistes de Diderot, amateurs de « curiosités » ». Aujourd’hui on en rirait… quoique les censeurs ne sont-ils pas toujours à nos portes, prompts à nous empêcher d’en rire ?

« […]Oui je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier. […] Je suis libertin, mais j’ai sauvé un déserteur de la mort, abandonné par tout son régiment et par son colonel. Je suis un libertin, mais aux yeux de toute ma famille, à Evry, j’ai au péril de ma vie, sauvé un enfant qui allait être écrasé sous les roues d’une charrette emportée par des chevaux, et cela en m’y précipitant moi-même. Je suis un libertin, mais je n’ai jamais compromis la santé de ma femme. Je n’ai point eu toutes les autres branches du libertinage souvent si fatales à la fortune des enfants : les ai-je ruinés par le jeu ou par d’autres dépenses qui aient pu les priver ou même entamer un jour leur héritage ? Ai-je mal géré mes biens, … ai-je en un mot, annoncé dans ma jeunesse un cœur capable des noirceurs dont on le suppose aujourd’hui ? … »

Il demeure un enfant quand, emprisonné, il demande à ses femmes (la sienne et Milli qui lui écrivent régulièrement) de le faire rire, de lui raconter des fariboles et rajoute-t-il : « que suis-je ici sinon un enfant » » « il faut avoir de dix à quinze ans pour être ici. Moi, tel que vous me voyez, je n’ai que onze ans ; aussi je m’en trouve fort bien »

« Dès Vincennes, [c’est à dire, dès sa première détention, ndlr], et quoi qu’il en coûte, Sade veut être cet enfant résolu qui rit et dit « j’aime » quand on le déshonore ou lui donne les verges… et certains sont encore assez aveugles aujourd’hui pour le prendre au mot et ne pas voir ses larmes. », précise Marie-Paule Farina.

Avec les lettres de Milli, Sade s’amuse en effet comme un enfant quand elle lui conte des fariboles ou lui donne des cours de provençal. « Vous avez fait de moi un rossignol. Il faut que je chante ou que je meure ». Quelle phrase magnifique !

Au fil des correspondances, tendres, touchantes, malheureuses, colériques, drôles avec ou sans retenue, toujours sous le joug de la censure et marquées par la présence en filigrane des censeurs auxquels parfois les uns et les autres s’adressent, le style de Sade va se lâcher, s’agacer. Sa femme lui en fait reproche car ses facéties lui font retarder selon elle, un peu plus sa sortie, étant donné que c’est principalement à cause de son supposé comportement dépravé qu’on l’a emprisonné.

Ces mêmes censeurs dont la bêtise va jusqu’à lui refuser Les Confessions de Rousseau et laisser passer Lucrèce et les dialogues de Voltaire. « Partez de là, messieurs, et ayez le bon sens de comprendre, en m’envoyant le livre que je vous demande, que Rousseau peut-être un auteur dangereux pour de lourds bigots de votre espèce, et qu’il devient un excellent livre pour moi. »

Au fil des mois, des années, l’emprisonnement sensé le soigner de sa perversion n’aura fait qu’aggraver son cas, libérant de plus en plus son malheur et sa révolte contre ces hypocrisies, cette injustice dont il est victime quand des hommes bien pire que lui se cachent pour des turpitudes plus graves.

Par bigoterie, par jalousie, par méchanceté ou même cruauté, Madame la Présidente l’a fait emprisonné dès le début sur de faux prétextes liés à ses activités sexuelles (prostituées).

S’adressant aux censeurs il dit : « vous avez imaginé faire merveille, je le parierais, en me réduisant à une abstinence atroce sur le « péché de la chair ». Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise, ça commençait à se passer, et cela sera à recommencer de plus belle. Quand on fait trop bouillir le pot, vous savez bien qu’il faut qu’il verse. Si j’avais eu Monsieur le 6 (n° de sa cellule), je m’y serais pris bien différemment, car au lieu de l’enfermer avec des anthropophages, je l’aurais clôturé avec des filles ; je lui en aurais fourni un si bon nombre que le diable m’emporte si, depuis sept ans qu’il est là, l’huile de la lampe n’était pas consumée ! »

À chacune de ses premières sorties de prison, sa belle-mère trouvera un prétexte pour le faire de nouveau emprisonné, voulant le séparer de sa famille à laquelle il aurait pu nuire. À chaque fois il perdra beaucoup de ses livres, de ses manuscrits, de ses biens et de ses amis.

L’accumulation de malchance se poursuivra et il écrit ainsi à son avocat : « la journée du dix m’a tout enlevé parents, amis, famille, protections, secours, trois heures ont tout ravi autour de moi, je suis seul ».

Plus tard, avec la Révolution, le château sera pillé, il se retrouvera ensuite dans un grand dénuement et ce sera dans cette période que, pourtant, il publiera ses plus grands textes.

Même si on entend peu la Présidente, sa belle-mère, dans ces pages de Correspondance, elle est omniprésente, car c’est elle l’instigatrice de tout son malheur et elle vampirise chacune des pages de cet ensemble, elle plane sur la vie de cet homme qui jamais n’a eu de véritables mauvaises pensées à son encontre et était tout à sa merci.

Très jeune, il avait appris à faire confiance aux femmes qui l’ont cajolé, entouré, aimé plus que de raison. Il en est devenu le jouet bien plus que le contraire. Ses écrits ne sont que libération d’une souffrance et quelle meilleure vengeance pour les femmes que cette vie dévouée à l’écriture dénonçant l’ignominie de certains hommes.

« Femmes, lisez de toute urgence, un homme tendre qui fait, le sourire aux lèvres, l’apologie du vice, ça libère dans un éclat de rire des hommes noirs qui, le couteau à la main font l’apologie de la vertu. » nous dit Marie-Paule Farina en conclusion.

*****

« Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de la famille, vont vous faire croire que j’aime le sexe ; vous ne vous tromperez pas, je l’aime beaucoup, non comme vous l’entendez peut-être. Les lois de mon pays permettent le divorce et, cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n’ai jamais eu que cette bonne amie et n’en aurait sûrement point d’autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités ! »

Sade, Aline et Valcour, La Pléïade, t.1, p. 616 (cité par MP Farina dans son ouvrage)

lien vers l’ouvrage sur le site de l’éditeur : Editions François Bourin

lien vers un entretien avec Marie-Paule Farina  sur le site consacré à Sade :

entretien avec Marie-Paule Farina

Célestina, extrait-inédit #4

Celestina, vieni qui, dai !

Ma mère crie dans le vent contraire et je fais mine de ne pas l’entendre. Je cours de plus en plus vite pour fuir ses appels et j’arrive haletante aux abords des caves de la cité.

— Tu les as ?

Je regarde les deux garçons qui me font face, les poings sur les hanches et le regard courroucé. Je leur tends deux paquets de cigarette que je viens de voler à mon père. Ils s’en emparent et repartent à toutes jambes vers la cité voisine. Je reste immobile et stupide, avec ce sentiment diffus d’avoir accompli un double exploit. J’ai sauvé au moins temporairement mon père de ce danger que représente pour lui la cigarette et ai échappé de justesse aux récriminations d’une mère persuadée d’avoir mis au monde un monstre de fille vicieuse qui court après les garçons.

Ces deux-là m’ont obligée à voler, à mentir mais je m’en fiche. J’ai déjà pris les offenses de ma mère tant de fois ; quant aux garçons, j’espère avoir regagné un peu de terrain sur leurs exigences en les empoisonnant un peu plus vite avec ce tabac qui bousille la vie de papa. De toute façon, je vais encore être punie et j’en ai pour quelques jours encore à ne pas sortir et donc à les éviter sauf sur le chemin de l’école. Les garçons, je les déteste et si je pouvais tous les tuer, je crois que je le ferais. Ma mère, elle croit ce qu’elle veut. De toute façon. Pour ce que ça change. Dans cette maison, j’ai droit à rien, je peux rien faire, rien dire. Je suis une fille.

La petite fille sans peur-statuebronze-©The Federalist

Célestina, extrait-inédit#3

extrait n°3

Depuis qu’elle s’est réconciliée avec Nonnette, maman l’invite une fois par semaine à boire le café. Nonnette arrive en soufflant et avec beaucoup de difficulté se pose sur la chaise que lui tend ma mère.

— Vous n’avez pas bonne mine, vous ? Lui dit ma mère en la voyant toute rouge.

— Oh c’est que je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, tu sais bien…

Cummari, dicitimi na cosa1, commence ma mère dans sa langue, pour détourner la conversation -parce que, si Nonnette connaît tout de ce qui se passe dans la rue, pas question de l’entendre parler de ce qu’elle fait la nuit.

—Vous avez appris ce qui est arrivé à ces pauvres Alicanti ?

Nonnette finit de boire son café mais avant qu’elle réponde, ma mère poursuit :

—Si c’est pas malheureux, ils ne pouvaient plus payer, les pauvres, ils leur ont tout pris, ils n’ont même plus de toit. Reste la famille, eh… tenez, reprenez du café pendant qu’il est encore chaud.

—Pas trop, merci, dit Nonnette, qu’après je vais être énervée.

Ma mère remplit de nouveau sa tasse de ce breuvage que je trouve fort écoeurant et qu’elle fait chauffer sur le poêle, le retirant juste avant l’ébullition en s’exclamant « café bouillu, café foutu », chaque fois qu’elle se laisse surprendre. Plutôt rarement car il ne faut pas jeter le café et il est à surveiller donc « pire que le lait sur le feu ». Beurk, je pense. Tana intercepte ma grimace et je l’entends énoncer sa sempiternelle phrase.

— Le café c’est comme ça qu’il faut le boire, serré, tu l’aimeras quand tu seras plus grande. 

notes :

1 Commère, dites-moi une chose (sicilien)

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