Célestina, extrait-inédit#6

Hanno prese la nave…per lavorare…

Je regarde Nonnette qui, s’est enfin décidée à me parler, me dire, ce qu’on ne m’a jamais raconté. Son regard est mélancolique. Elle a commencé en italien mais je sais. Et elle sait aussi Nonnette, lorsqu’elle se met à parler en italien, et non plus dans ce mélange de sicilien-sarde-italien baragouiné chez nous, qu’elle est toute disposée à raconter. Alors, je reste silencieuse, parce que j’ai appris à retenir ma langue quand je veux quelque chose et là, je veux être sûre d’avoir toute l’histoire. Je fronce les sourcils et je me mors la lèvre inférieure, exprimant à la fois mon inquiétude et surtout pour signifier à Nonnette, une forme de concentration.

Dans nos familles, tu sais, on ne parle pas beaucoup et on ne transmet pas grand chose non plus, c’est comme ça. Et puis il y a des périodes de nos vies qu’on préfère oublier. Quand ils sont arrivés en France, les Italiens, ils étaient bien obligés de se taire et de faire profil bas, pour avancer sous le regard de ceux qui les voyaient arrivés en « envahisseurs » -et on pouvait les comprendre, ceux-là, tant ils sont arrivés en nombre. Il faut avoir vécu certaines choses de l’intérieur pour savoir de quoi on parle. Ils n’ont pas parlé ? Et alors ? Eh ! Que pouvaient-ils bien raconter à leurs enfants qui les aurait fait se sentir plus mal et aurait été plus difficile à entendre, parfois à supporter, surtout cette honte d’avoir fui un pays où sévissait la misère… Pourquoi entraîner ceux qu’on aime dans notre détresse et notre souffrance ? Est-ce que parler a jamais sauvé quiconque ? « Da noi, si dice : la migliora parole è quella che non si dice » (chez nous, on dit : « la meilleure parole est celle qui ne se dit pas »)

Nonnette pose ses mains sur ses genoux et m’invite à m’asseoir confortablement à ses pieds sur le petit coussin brodé qu’elle prépare dans ces circonstances et s’apprête à ouvrir le grand livre du silence et de l’oubli qui porte son histoire et celle de ma famille.

— Et d’abord il faut que je te dise… Chacun de nous tous en ce monde, porte une histoire singulière et unique et, tu dois comprendre que moi aussi, qui ne suis pas née dans ce pays, je ne te donnerai que des miettes, parce que ce serait trop long et puis que parfois, c’est mieux de ne pas tout savoir. Mais pour les tiens comme pour moi, notre histoire en France, commence vraiment en cette année 1925, une année médiane dans l’immigration italienne commencée au milieu du siècle précédent et que tes grands-parents ont vécu en silence comme il était de règle chez les anciens, peut-être pour oublier, tourner une page de leur vie comme on tourne celle d’un livre. Ton père, tu peux pas lui en vouloir de ne t’avoir rien raconté, à lui non plus, peut-être, on n’a pas tout dit. Installe-toi bien, ça va être un peu long.

« Le bateau s’éloigne de la côte dans la brume noire effilochée de cumulus sous une pleine lune qui sourit en se reflétant au milieu des tourbillons d’écume. Dans le sillon du ferry qui avance dans la mer, toutes lumières éteintes et silencieusement, s’enfuient les derniers souvenirs de tout un peuple déplacé avec le consentement de son gouvernement vers des terres où il est attendu. Il y a parmi ceux-là qui, trop pauvres pour la leur de terre, ont accepté de changer la trajectoire de leur vie, Beppe, un homme de vingt et quelques années, ton grand-père. Sur le pont, il fait froid, personne ne s’y attarde, seuls quelques-uns regardent par dessus la lagune les dernières lumières de la ville portuaire qu’ils ont rejoint ce matin de bonne heure pour être les premiers à remplir leurs papiers d’embarquement.

Adiosu. Adiosu, cara Sardinia mia, dai1...

La côte défile, sous la bruine, glissant d’Olbia vers Cala Gonone, laissant derrière elle un port poussiéreux remplis d’êtres anxieux secouant leurs mouchoirs, dans un lamento s’effilochant dans l’air enténébré. À l’horizon, les toits roses plongent dans l’obscurité d’un ciel marbré qui s’étire de l’orange au violet, glisse sur les falaises de porphyre rouge, et les stèles grises aux anfractuosités profondes qui se jettent dans la mer frénétiquement. Demain dans la matinée, il sera à Marseille, en France. Il ne sait pas encore quelle nouvelle vie l’attend mais il sait que rien ne sera plus comme avant.

1Adieu, adieu, ma chère Sardaigne, allez…

image prise sur le site Altritaliani

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