DES PAS SUR LA NEIGE, bientôt aux Editions VENTS D’AILLEURS

[…]

Il avait sorti des albums, montré des photos, celles d’une petite fille qui grandissait de l’une à l’autre, une petite fille joyeuse, épanouie dans un milieu qu’on reconnaissait aisément, les plages de Normandie, la Tour Eiffel, le canal du midi. Mirko les commentait toutes avec un plaisir évident, rajoutant pour chacune le regard de celle qui les lui avait confiées et qui venait les contempler chaque fois qu’elle le souhaitait. Jelena ne voulait pas les garder chez elle, elle ne voulait les montrer à personne et surtout pas à Goràn. Mirko était détenteur d’une histoire singulière, celle d’une femme qui avait souffert et n’avait pas su apprendre à vivre hors la violence qu’elle avait subie.

Mirko le savait autant que nous tous : cette guerre s’était déroulée sous les caméras du monde entier, témoins précieux pour démontrer et dénoncer, nous rendant en même temps, complice du voyeurisme de ces crimes de la « purification ethnique » malgré nous. Et la Cour internationale de Justice venait en plus de décréter qu’il n’y avait jamais eu de génocide lors de cette guerre. Il savait rappeler que ce vingtième siècle s’était ouvert sur Sarajevo et refermé sur Sarajevo comme l’avait dit Susan Sontag mais que les crimes se perpétuent et que le viol reste une arme de guerre. Les femmes sont les victimes honteuses et silencieuses de ces crimes abominables toujours plus nombreux dans les conflits qui s’éternisent en ce siècle débutant et ce, malgré les nombreux appels d’Amnesty International. Il disait que les nostalgiques de l’ex-Yougoslavie crient désormais des viva au maréchal Tito, symbole de l’âge d’or d’une pacification des peuples slaves. Ce « Vive Tito » dans la bouche de Mirko qu’on se lançait à la fin de cette maudite guerre des années 90, ce n’était pas rien. Dire qu’on regrettait un dictateur, c’était peu dire, dans cette « poudrière des Balkans », toujours infestée au cœur de l’Europe, étendue aux conflits qui ravagent le Moyen-Orient. Les peuples slaves gardent en eux des siècles de détestation, de guerres et de destructions, les poètes le savent qui l’ont souvent clamé. Mirko connaissait l’âme du peuple slave. Un de leur poète populaire Matija Bećković en avait écrit un texte que Mirko connaissait par cœur dans sa langue et qu’un ami avait traduit en français. Il le gardait comme on garde un secret et l’avait lu au lieutenant Moretti, non sans une certaine tristesse. Intitulé Le poignard, la poésie de ce texte était métaphore angoissante et violente, d’une âpre fatalité. D’après un célèbre récit/Venu du Nord lointain/Les chasseurs de loups/Plongent dans le sang frais/Un poignard à deux tranchants/Plantent son manche dans la glace/Et le laissent dans le désert enneigé./Le loup affamé/Sent, de loin, le sang frais/Surtout grâce à l’air pur et vif /Sous les étoiles hautes et gelées/Et trouve vite l’hameçon sanglant./En léchant le sang gelé/Il se coupe la langue/Et lape son sang chaud/Sur la lame froide./Et il ne sait s’arrêter/Jusqu’au moment où il s’écroule/Gonflé de son propre sang./Si tels sont les loups/Qui sont les plus durs à chasser/Comment sont donc les hommes /Et les peuples entiers/Et surtout le nôtre/qui de son propre sang/Ne peut se lasser/Et il disparaîtra semble-t-il/Avant de pouvoir comprendre/Que ce poignard sanglant/Restera/Comme unique Monument/Et croix /Au-dessus de nous.»

– eux recommencer un jour, eux jamais cessé s’entre-tuer, les jeunes eux savoir, cette guerre toujours continuer dans leur tête. Le vent de la détestation souffle sur le brasier des Balkans, avait dit Mirko, résigné. Une guerre chasse l’autre et nous tous, on oublie, même et surtout depuis que tout est montré aujourd’hui. Et il avait parlé, parlé, la guerre, les silences, ceux des femmes abîmées, des enfants abandonnés, des hommes exterminés, il avait dit ces vies déchirées. Chaque vie est unique, la singularité de celle de Jelena et Goràn tenait à l’exil, au décentrement, à l’éclatement mutique et invisible qui naît en chacun. Jelena avait eu une famille, elle était arrivée en France, seule avec son fils, un fils sans père, un fils qu’elle aurait préféré oublier dans un coin de cette terre maudite. Elle avait eu des parents, morts dans l’incendie de leur maison. Elle avait eu une petite sœur aussi, perdue dans le charnier. (p.275)

[…]

Des pas sur la neige, Editions Vents d’ailleurs, collection Vents noirs, 450 p

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