Rilke ou la reprise de l’enfance, Thierry Bénard, Ed. Hermann, 2017

« Ils veulent atteindre le meilleur, et ils sont devenus des enfants », Rilke

Rilke est sans doute le chantre de l’ineffable et celui qui a le mieux rendu l’expérience poétique par l’émerveillement propre à l’enfance. Cet aspect de l’œuvre du poète a cependant peu retenu l’attention des commentateurs de son œuvre hors cadre biographique, et l’auteur ici suppose que c’est parce que cette question de l’enfance dans l’œuvre de Rilke est « fondatrice qu’elle reste voilée ».

Rilke fait partie de ces poètes pour qui le regard porté par l’enfant sur le monde fonde le travail poétique de l’artiste. Il rappelle les propos de Blanchot « tout questionnement de l’homme engageant son être ultime comme sa situation dans le monde s’enracine dans ses premières expériences » et les premières sensations de l’enfance.

Tout artiste s’efforce de restaurer une vision originelle des êtres et des choses dont le souvenir ne cesse de hanter l’existence de l’adulte, l’enfance demeurant source d’inspiration constante dans l’histoire littéraire et paradis perdu… « ô enfance, ô images qui glissent/ Où donc ? Où donc ? » (in Le livre d’images)

Le monde de l’adulte est un exil du sol de l’enfance, nous dit Thierry Bénard. Qu’avons-nous perdu dans l’enfance, sinon cette adhésion entière au monde dans sa vérité. C’est cette quête que l’on retrouve dans Lettres à un jeune poète :« Même si vous étiez dans une prison dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor de souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées ».

Est-ce l’enfance et ses souvenirs ou plutôt l’intimité, l’intériorité vers laquelle il vaut mieux se tourner plutôt que d’affronter une réalité difficile ou hostile. Et c’est ce qui oppose Rilke et Proust, nous dit l’auteur. Proust est un collectionneur de souvenirs de l’enfance, alors que pour Rilke, l’enfance n’est pas prétexte à évocation du passé pour la contemplation passive et complaisante du souvenir, mais plutôt « sa réactualisation par l’intériorisation du souvenir » et ce sentiment de vérité qui la traverse.

En somme, Proust est spectateur de ses souvenirs quand Rilke en est acteur « car le passé ne peut revivre […] que s’il est incarné et réinterprété, au sein de ce que Rilke appelle un Innenraum, un espace intérieur revivifié ».

« L’enjeu de la quête de l’enfance n’est pas tant la recherche du temps perdu que le recommencement et l’achèvement de l’enfance ».

Deux questions ont donc hanté le poète : le problème du rapport de l’artiste à son œuvre et son rapport à sa propre enfance ; en témoignent les mots de Lou Andreas Salomé : « il n’avait pas effectué son enfance mais s’était dérobé à elle, en lui substituant de l’imaginaire ».

Rilke se sentait appelé à réaliser une œuvre par ce retour à l’enfance où se trouvait son matériau, là où justement elle ne s’était pas effectuée. « C’était à partir d’elle seulement que devait provenir le coup d’envoi libérateur de l’œuvre qu’il fallait créer » (Lou Andreas Salomé). L’écriture est alors seule voie de libération intérieure plutôt que la psychanalyse.

Retourner sur les lieux (cf. Carnets de Malte), recommencer pour la prolonger, « il s’agit de parfaire l’enfance sans quoi elle sera perdue ». Non par complaisance à se tourner vers soi mais comme promesse d’un monde à venir. Cette idée de re-commencement telle qu’elle se joue chez Rilke est à rapprocher de ses propres influences, selon Thierry Bénard, en particulier de celles de Kierkegaard : « L’étrange force de renouvellement qu’il y a dans les enfants » (in Journal) que Rilke admirait au point d’avoir appris le danois pour pouvoir le lire dans sa langue d’origine. Et la notion de « reprise » même est un aspect de la pensée de Kierkegaard en lien possible avec les thèmes de l’œuvre de Rilke : « reprise et ressouvenir sont un même mouvement mais en direction opposée ». La reprise est une re-création quand le ressouvenir est une nostalgie.

« Comme la reprise Kierkegaardienne le re-commencement de l’enfance chez Rilke est une réappropriation du passé ouvert sur l’avenir ». Là où Kierkegaard parle de « reprise » pour une continuité, un renouveau, un élan vers l’avenir, là où Proust évoque un ressouvenir, un retour dans l’enfance, ce « temps perdu », Rilke dit n’avoir rien connu de son enfance, et cherche à la retrouver pour la continuer, l’accomplir pleinement afin de pouvoir réaliser à la fois la vie qui en est issue et l’œuvre d’art qui doit en naître.

L’enfance n’est donc pas un thème parmi d’autres, il est celui qui les commande tous. « C’est en effet seulement dans la mesure où sera résolu le rapport à l’enfance que l’authentique travail de création littéraire, entendu cette fois non pas comme mise en œuvre de l’imaginaire mais comme accomplissement et réalisation de soi, sera possible ».

L’intemporalité de l’enfance que nous cherchons adulte à retrouver est un « éternel maintenant » (Rilke, 4e élégie) que l’enfant partage uniquement avec l’animal, cet « Ouvert absolu des enfants » (cf. le poème Assomption) « lorsque nous vivions dans l’enfance nous ne la connaissions pas » (Rilke) ; cet Ouvert à rapprocher de l’instant kierkegaardien est un « jaillissement incessant de l’existence », qui ne cesse de se renouveler indéfiniment et que l’on retrouve métaphoriquement dans l’œuvre de Rilke sous la forme du jet d’eau ou de la fontaine.

« Braque aura la même intuition de ce jaillissement lorsqu’il évoquera poétiquement le perpétuel et son bruit de source ».

Thierry Bénard nous rappelle que cette nostalgie d’une unité perdue, conception de la vérité définie comme adhésion à la nature et au monde, renvoie encore à la lecture de Proust et aux pages de Ricœur (Temps et Récit), ou encore à Deleuze pour qui le principal objet de la Recherche n’est pas le temps perdu mais la vérité (in Proust et les signes), issue précisément du romantisme allemand systématisée par Schelling.

Regarder une chose sans lui prêter d’intention, cette disponibilité d’ouverture au monde passe par là, et seul l’artiste et l’enfant en sont capables. Revenir à l’enfance c’est donc retrouver un temps sans mémoire, « un temps d’avant le temps, où le temps n’avait pas cours », c’est cela re-commencer l’enfance. Apprendre à voir les choses telles qu’elle sont et non telles qu’on les aime (ou les déteste). Les choses sont perçues chez l’enfant dans leur intemporalité, comme pure présence au monde et non pas soumise à un devenir.

« Seul parmi les hommes, seront alors capables de retrouver cette perception première de la chose, qui engage le rapport au monde dans sa globalité, celui qui aura su effectuer le re-commencement de l’enfance, et aura ainsi d’un regard libéré, retrouvé l’innocence originelle de ses perceptions, et l’artiste qui aura su faire silence en lui pour montrer non pas j’aime cette chose, mais la voici ».

Pour Heidegger, la pensée de Rilke appartient à l’histoire de la métaphysique, parce qu’elle se situe dans la lignée de ses deux représentants que sont Nietzsche et Schopenhauer : l’intériorisation, le retour à soi. Le langage a pour fonction non de désigner mais de célébrer la chose. Pour Rilke, selon P. Hadot, « la mission orphique du poète est de célébrer les choses terrestres, de glorifier l’existence ».

La parole du poète mais aussi l’œil du peintre – « Le peintre doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait » –, Cézanne en l’occurrence ici, restitue la vision de la chose telle qu’elle est offerte dans l’Ouvert, et que la voit l’animal, ainsi que l’enfant quand il n’est pas arrêté dans son « libre élan », détourné de cette faculté de voir : « car tout jeune enfant, déjà, / nous le forçons à contresens, / nous le ployons à regarder / dans l’Apparence, et non pas dans l’Ouvert, / à la vision de l’animal, si profond » (8e élégie).

L’enfance donc n’est pas une alternative entre l’animal et l’humain, elle est tout l’horizon du projet rilkéen, nous dit Thierry Bénard.

Mais le domaine de l’Ouvert n’est pas un « au-delà du monde » dans lequel se tiendrait une vérité inaccessible. Il ne s’oppose pas et quand l’artiste recrée sa vision du monde, « il donne à voir ce que nous ne sommes pas capables de percevoir parce que nous sommes coupés de l’Ouvert, il doit rendre le visible invisible et l’invisible visible ». C’est ainsi que l’artiste accomplit le re-commencement de l’enfance. Après avoir démontré que le regard de l’artiste et celui de l’enfant étaient identiques, l’autre questionnement de Rilke est : comment devient-on artiste ? « qu’est-ce qui préside au choix, à la décision de devenir artiste, de se consacrer, et de consacrer sa vie à l’art ». Avec pour projet de rédiger un ouvrage sur l’art, Rilke s’est intéressé à la « genèse de vocation artistique, qui trouve son origine dans les sensations et les impressions de l’enfance ».

Artiste est celui qui ne s’est pas laissé détourner de l’Ouvert. La richesse des enfants est un bien fragile que l’éducation viendra troubler. Une fois adulte, parmi les enfants, il y a ceux qui se tourneront vers leur travail et leur sort et ceux qui « ne veulent pas délaisser la nature perdue » (Rilke, sur l’Art). Ceux-là, précise Rilke, « ce sont les artistes, les poètes ou les peintres, les musiciens ou les architectes, solitaires au fond, qui en se tournant vers la nature, préfèrent l’éternel à l’éphémère, les lois les plus profondes aux mobiles passagers… ». Il s’agit de conserver voire de retrouver ce trésor enfoui et de le faire revivre. « Il faut que nous devenions des enfants, si nous voulons atteindre le meilleur » écrivait le peintre Philipp Otto Runge au début du 20e siècle. Le re-commencement est bien là, une tentative de renouer avec un temps de l’Ouvert et non une nostalgie du temps perdu, c’est-à-dire « s’asseoir et regarder comme un chien, sans plus, ou encore se mettre dans la situation de l’enfant qui découvre pour la première fois la nature avec toute l’innocence d’un regard pur et vierge ». L’artiste serait-il donc un enfant qui a refusé de grandir ou bien un adulte qui a conservé l’enfant en lui pour se consacrer à son art ? Les deux sans doute.

Le re-commencement de l’enfance n’a rien à voir avec une recherche d’un passé bienheureux mais plutôt avec une manière d’être. Comme chez Proust, il y a également chez Rilke cette notion de mémoire volontaire et involontaire. L’auteur pense que la maladie est une expérience privilégiée d’éveil à la conscience, par l’altération des perceptions et la modification des sens jusqu’à l’image de notre propre corps à cause de la fièvre qu’elle provoque, et c’est tout ce qui est remis en question dans notre perception du monde, perte de repères et de stabilité, tout vacille et les choses et le monde se fragilisent, deviennent instables. L’angoisse et l’anxiété liées à la maladie font également remonter l’enfance :

« Dans ma lointaine enfance et les fortes fièvres de ses maladies, de grandes angoisses indescriptibles surgissaient, comme devant quelque chose de trop grand, de trop dur, de trop proche, de profondes indicibles angoisses que je n’ai pas oubliées ; et voilà que tout à coup les mêmes angoisses revenaient… » (Correspondance avec Lou-Andréas Salomé).

Expérience déterminante, la maladie lorsqu’elle est évoquée plus tard à l’âge adulte a ce pouvoir anxiogène en lien avec le temps de l’enfance, « expérience de la mémoire involontaire », la découverte terrifiante de « la grande chose » qu’est cette angoisse qui se retrouve identique à celle de l’enfance qui survient lors d’une maladie. L’enfance continuée ou ininterrompue… ? C’est effectivement dans la maladie que nous retrouvons adulte cette attention au monde qu’éprouve l’enfant. On est bien resté le même.

Ce rapport singulier à la maladie occupe une place importante en dépit des angoisses qu’elle engendrait, nous dit Thierry Bénard, car elle était un moyen de re-commencer l’enfance. Autre rupture dans l’évolution de l’individu après celle du détournement de l’Ouvert, mais surgissant cette fois dans le monde des adultes, « elle est un brusque changement d’état qui fait apparaître les choses, les objets sous un jour que nous ne leur connaissons plus depuis que nous avions rompu avec notre enfance », « coup d’arrêt donné au destin », « suspend du temps »…

« Tout adulte bien portant est malade de son enfance » et dans l’état de maladie nous sommes au plus près de la perception juste et authentique des choses.

La quête de l’amour et de l’abandon de toute affectivité, également au centre de l’œuvre de Rilke, cette « indifférence intéressée du cœur » n’est pas souci de soi ni égoïsme mais condition « d’une approche neuve de la matière et du monde », elle est nécessaire à la création. Le refus d’aimer et d’être aimé est davantage un refus de l’asservissement de l’autre, et si s’empêcher d’aimer est impossible, il faut donc partir, comme pour l’enfant prodigue dans la parabole biblique, autre thème fort chez Rilke. « Tout amour est impossible s’il ne s’accompagne d’une certaine distance ».

Vouloir re-commencer l’enfance, accéder à l’Ouvert, à ce monde de l’enfance, libre et solitaire, « sans pourquoi », ce sera accepter cette « grande solitude » dans le respect de l’amour, du divin et de l’Autre.

« Etre artiste, […] c’est faire de son passé une œuvre d’art, c’est réinvestir dans la création les sensations et les émotions de l’enfance ».

Thierry Bénard a été libraire spécialisé en philosophie. Féru de philosophie et de poésie, il s’est pleinement dédié à l’étude de l’œuvre de Rilke depuis de nombreuses années.

 Rilke ou la reprise de l’enfance, janvier 2017, 262 pages, 30 €

BORGO VECCHIO, Giosuè Calaciura, éditions Notabilia/ Noir et blanc, extrait

Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. On l’avait toujours appelé Mimmo.

Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds

Il y avait une pluie fine qui vous trempait, et une légère brume au parfum de sous-bois, jamais vue dans cette ville-là. D’autres brumes dominaient, elles avaient la lourde consistance des fumées des rôtisseries en plein air que le vent de mer brouillait en tourbillons voltigeurs, apportant des odeurs de viande jusque dans les maisons de ceux qui, de la viande, n’en mangeaient jamais. Ils en éprouvaient à la fois un certain plaisir et une certaine douleur. Mais le jour où naquit Mimmo, la brume avait la consistance des contes. C’est ce que lui avait raconté sa mère.

En sortant de la salle d’accouchement, la sage-femme dit au père, Giovanni, que le bébé était cyanosée parce que le cordon ombilical s’était enroulé autour de son cou, mais qu’il allait peut-être s’en sortir. Il fallait courir à l’hôpital des enfants pour vérifier si le cerveau avait été touché. Son père ne comprit pas très ben, mais il fut un peu vexé. Tandis qu’ils emportaient l’enfant dans leur voiture parce que l’ambulance était en panne, son père dit à son compère Saverio que le gamin était déjà un emmerdeur.

Giosuè Calaciura est né à Palerme et il vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit régulièrement pour de nombreux quotidiens et diverses revues. Borgo Vecchio est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi.

LAME DE FOND, roman noir/fantastique

Le long extrait que vous allez lire est un chapitre en son entier de mon roman LAME DE FOND, un roman noir/fantastique que je n’ai pas encore proposé.

4e de couv : La vie d’un écrivain, c’est pas ce qu’on croit. Personnage à la conscience tourmentée, victime de son imagination, Paul Clemens est un écrivain feuilletoniste au carrefour de sa vie. Au moment où il veut mettre un terme à sa carrière, Paul Clemens va faire une rencontre terrifiante et de plus en plus envahissante.
C’est alors qu’ il tombe amoureux de la mystérieuse Lisa.

Lame de fond est un roman noir entre fantastique et suspense psychologique.

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Paul Clemens

15 juin

Depuis cette intrusion du rêve dans ma réalité, la fièvre ne me quitte pas. Ce matin, mon chef et mes collègues me croiront encore en retard mais je suis incapable de me lever, c’est décidé je ne retourne pas au bureau. C’est l’occasion tant attendue d’une réelle mise au point. À presque cinquante ans, célibataire et sans enfant, contrairement à toute attente, mon horizon se limite de plus en plus. J’ai quelques économies, pas de quoi partir vivre les doigts de pied en éventail sur une île mais peut-être pour prendre quelques vacances et essayer de démêler ce nœud d’ennui qu’est ma vie actuelle, faire taire quelques fantômes en prenant un peu de repos. Un certain nombre de choses vont changer, à commencer par mes écrits qui, à mesure que le temps passe, me laissent une impression d’inachevé. Ecrire depuis des années du roman feuilleton, c’est en fait raconter la vie de quelqu’un d’autre en oubliant la sienne et, d’un épisode l’autre, demeurer dans cette attente dans laquelle on plonge le lecteur. Le suspens devient d’autant plus intolérable qu’on n’ose plus y mettre un point final. La vie elle même n’est-elle pas une aventure ? Avec ses rebondissements et ses recommencements, un cycle qui finit inévitablement ? Aussi, l’idée d’abandonner l’écriture de cette série me donne-t-elle encore plus la sensation de tomber dans le vide ? Pourtant, il faut que je me décide à me débarrasser de lui.

Hermann Paterne est devenu gênant, trop gênant. À vivre ainsi, à ses côtés depuis si longtemps, il a fini par faire partie de moi. L’être que j’ai créé a une œuvre, celle que j’ai voulue pour lui, qui empiète sur ma vie, bouffe mon oxygène. Mais les livres qu’il a écrits ne sont-ils pas aussi ma création ! Je le porte comme on porte un manteau trop grand. Il me faut ôter le manteau, déposer la charge qu’il représente dans ma vie. Il n’y a qu’une solution : il doit mourir ! Je devais prendre cette décision sans état d’âme. Il n’est qu’un personnage de papier, après tout. Enfant déjà, quand je fabriquais de petits bateaux avec l’écorce des arbres, une fois que je les avais mis sur l’eau et qu’ils avaient trouvé le courant, j’allais les rechercher en gambadant le long de la rivière et ne me résignais pas à m’en séparer. J’étais tout autant incapable de les détruire ou de faire autre chose avec ce qui n’était en réalité que des bouts de bois au départ. Ils prenaient dans mon imagination l’allure des plus grands mâts et me donnaient un sentiment de puissance. Je les voyais chargés d’êtres et de choses voguant sur les plus grandes mers. Une fois, mon père, après avoir fait trois trous à l’intérieur, avait transformé une de ces petites barques en un instrument de musique dans lequel il soufflait, faisant sortir un son pourtant des plus harmonieux. D’abord fasciné par la métamorphose qui venait de s’opérer sous mes yeux d’enfant, et sous le charme des sons qui sortaient désormais de mon trois mâts, j’avais d’abord souri puis j’avais éclaté en sanglot. J’éprouvais une immense tristesse à l’idée que mon bateau n’était plus désormais qu’un objet quelconque qu’on finirait par oublier dans un tiroir ou qu’on jetterait à la poubelle. Mes barques, je disais, quand elles partaient sur les rivières transportaient les rêves de tous les enfants. C’était la même chose lorsque je faisais des constructions dans le sable ou des châteaux de cartes, je ne supportais pas l’idée de voir la marée les démolir. Perfectionner jusqu’à l’obsession oui, mais détruire m’était impossible !

Jusque là je n’ai jamais envisagé que tout comme moi, il vieillissait. Je pourrais le faire mourir de vieillesse. Je risque d’attendre un moment. À cinquante ans, on n’est plus vieux aujourd’hui. De maladie ? d’un arrêt cardiaque? Son addiction à l’alcool l’y conduira sûrement. Mais là encore, je ne peux pas attendre. Un suicide ! Tentant mais moralement inacceptable. Qu’il fasse partie ou non de mon imagination, de mes rêves ou de la vie même, m’appartient-il de décider de son sort ? Ah mais quelle ingratitude ! Il sera bien capable de passer à la postérité, comme ces artistes maudits qui hantent l’Histoire de l’Art et aussi de la Littérature.

Les événements prennent une tournure de plus en plus inquiétante.

Ce difficile dilemme me paralyse, amplifie ma fièvre. Je reste immobile, incapable de bouger un cil. Pendant plusieurs jours, je reste ainsi sans m’alimenter, sans dormir et même sans écrire sauf dans ma tête évidemment. Je suis comme possédé, prisonnier d’un être de papier. Ma vision des choses se rétrécit lentement. Je ne parviens plus à définir les contours de ma propre existence, je perds peu à peu tous mes repères. Tout remonte en moi comme une vague à la surface du monde. Ma vie est un énorme gâchis, mon corps immergé, ballotté, afflue sur ses rives et je sombre dans la torpeur qu’amplifie un début d’été assommant sur la capitale. Plus aucune énergie ne circule en moi. C’est l’heure des bilans. J’écris depuis un certain nombre d’années maintenant. Comme beaucoup d’écrivains modestes, j’ai connu des moments difficiles matériellement. De quoi cette peur est-elle maîtresse ? Est-ce l’idée de tourner une page ? La peur du manque, celle de me retrouver sans plus rien à quoi me raccrocher  ?

J’ai appris de mon éducation à me passer de beaucoup de choses et je ne suis pas foncièrement matérialiste. La société de consommation ne m’a jamais attiré dans ses filets. Aussi je ne souffre pas de ne rien posséder, et si parfois il m’a été difficile de me nourrir ou de payer mon loyer, je gardais toujours l’espoir de jours meilleurs et les choses, toujours, s’arrangeaint d’elles-mêmes. Pour cette raison et quelques autres, j’ai fini par préserver mon indépendance et j’ai consacré tout mon temps à l’écriture. Mon existence ainsi me satisfaisait. Tant qu’on croit encore en quelque chose, la confiance demeure. Mais l’illusion parfois s’estompe, on en sort alors comme d’un mauvais rêve, engourdi et honteux. Cette fois, je me retrouve au bord d’un vide abyssal. Au-dessus de ce gouffre, je me lâche des deux mains.

Si ma vie affective est banale, c’est aussi par choix. Je ne suis pas à proprement parler un bel homme mais je peux dire sans flagornerie que je plais. Et jusqu’à une certaine époque pas si lointaine, j’ai toujours été heureux de croiser de temps en temps une jolie femme, avec laquelle, sans jamais partager le quotidien, j’ai envisagé de vivre une belle histoire. Hélas, le plus souvent, il fallait se rendre à l’évidence. Il y a peu de place pour une femme dans ma vie, une vie que je ne veux pas partager. Seul brin de lucidité bien confortable où s’inscrivent mes certitudes en matière de sentiment. Parfois, ce qui commence comme une belle histoire souvent passionnée voire passionnelle se termine en épreuve cruelle dont l’un et l’autre nous ne pouvons qu’accepter la fatalité au prix d’une grande souffrance. Si la vie à deux pose quelques problèmes au quotidien, c’est que chacun a appris, et ça remonte à loin, à chercher dans le regard de l’autre une dépendance. Je retourne alors à mon écriture et lorsque je suis en veine, l’alcool aidant, je finis par l’oublier elle et les autres… Et je me consacre entièrement à mon travail. Néanmoins, ma passion pour les femmes rivalise bien trop souvent avec l’écriture pour que ma vie en soit des plus sereines. L’écrivain ou l’artiste sait, plus ou moins consciemment que sa quête existe déjà au plus intime de son être. Fatalement, quand la malédiction de l’écriture s’installe, celle-ci devient une maîtresse impitoyable, tyrannique toujours bien qu’inconstante et fragile souvent. La mienne est tourmentée et fougueuse, même si je n’ai pas eu à me plaindre de sa fertilité jusque-là. Elle a fini par installer dans ma vie une certaine quiétude. À partir du moment où j’ai commencé à écrire régulièrement, elle m’a procuré quelques dividendes et je n’ai jamais vraiment vécu de pannes. Le désir de tout arrêter instaure une angoisse du fait des résistances de celle-ci à se laisser abandonnée.

J’ai donné à Hermann Paterne ces caractéristiques, les ai même décuplées. Lui assignant la brillante carrière d’un universitaire qui a réussi doublement son parcours d’écrivain prestigieux, son expérience est la mienne. J’ai sublimé celle que j’ai toujours rêvée d’avoir. On a, lui et moi, beaucoup appris de ce milieu complexe qu’est le monde de l’édition et où chacun essaie de tirer la couverture à soi. Son œuvre est considérable en qualité sinon en quantité. Il a consacré sa vie à l’écriture, n’est ni heureux, ni malheureux. Et c’est bien moi qui en ai décidé ainsi. Il incarne le mythe de l’écrivain qui a réussi sa carrière, sa vocation. Hélas, on le sait moins, sacrifiant tout derrière lui, y compris sa vie.

Le blocage dans lequel je suis installé n’a aucun lien avec ma productivité. Je me suis enchaîné à ce personnage en acceptant d’en raconter sa vie dans les plus menus détails. J’ai satisfait ainsi le voyeurisme intellectuel de notre société post-moderne, l’aisance de ma plume a fait le reste. L’individualisme de notre époque installée avec complaisance dans un tel mépris d’elle-même, il n’est pas difficile de donner en pâture un de ces individus fin de siècle pour satisfaire la morbidité ambiante. Je n’ai pas été le seul à deviner qu’après l’exhibitionnisme de la télé-réalité, l’univers de l’écrivain deviendrait à ce point intriguant que chacun voudrait aller y voir d’un peu plus près. Le nombre de prétendant au métier d’écrire augmente chaque jour. Plus personne n’a le temps de lire, trop occupé à écrire. Douce ironie, redoutable gageure. D’ailleurs, on préfère s’abreuver de séries télévisées (il y en a de très bonnes du reste, qui sont d’une infinie stimulation sur la créativité d’un écrivain) et on calque les productions écrites sur les schémas qu’elles proposent. On ne s’étonne même plus de ce que l’auteur aille puiser dans les faits divers les plus sordides pour nourrir un peu plus les zones d’ombres de chacun. Quant à moi, j’ai choisi avec Hermann Paterne, de donner à lire une de ces vies des plus banales et dépouillées, chacun pouvant ainsi se réconforter d’y trouver plus malheureux que soi. Je n’ai pas du tout imaginé au départ que la vie d’un tel homme puisse trouver un si grand public, s’agissant d’un écrivain. Du coup, moi-même, je trouve quelque satisfaction et me console de ne pas être devenu le grand écrivain que j’y décris, lequel, privé d’amour, n’est pas plus heureux. Pris au début par la curiosité, je m’en suis bien trouvé mais très vite j’ai eu, le cœur au bord des lèvres, ce goût de sang et de merde, dans lequel aiment à se prélasser certains, préférant le plus souvent se poser en victime souffrante, s’en remettant à la fatalité…

Il est temps d’en finir. Et cela vaut aussi pour Hermann Paterne. Là où je dois recommencer une autre vie, lui doit achever la sienne. Avec Hermann Paterne, j’exprime aussi la fin d’un monde.

Je sors de mon engourdissement. Ma décision est prise. Au terme d’une vie tourmentée, Hermann Paterne est parvenu à un degré de popularité tel, qu’il a conquis mon public plus sûrement que je ne l’ai fait moi-même. Le dernier chapitre sera donc rédhibitoire pour lui… et libérateur… pour moi. Heureux d’avoir envisagé une issue, je rédige les grandes lignes de mon synopsis final, et je sombre enfin dans un sommeil des plus profonds.

caillou, eau, eau agitée

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