LAME DE FOND, roman noir/fantastique

Le long extrait que vous allez lire est un chapitre en son entier de mon roman LAME DE FOND, un roman noir/fantastique que je n’ai pas encore proposé.

4e de couv : La vie d’un écrivain, c’est pas ce qu’on croit. Personnage à la conscience tourmentée, victime de son imagination, Paul Clemens est un écrivain feuilletoniste au carrefour de sa vie. Au moment où il veut mettre un terme à sa carrière, Paul Clemens va faire une rencontre terrifiante et de plus en plus envahissante.
C’est alors qu’ il tombe amoureux de la mystérieuse Lisa.

Lame de fond est un roman noir entre fantastique et suspense psychologique.

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Paul Clemens

15 juin

Depuis cette intrusion du rêve dans ma réalité, la fièvre ne me quitte pas. Ce matin, mon chef et mes collègues me croiront encore en retard mais je suis incapable de me lever, c’est décidé je ne retourne pas au bureau. C’est l’occasion tant attendue d’une réelle mise au point. À presque cinquante ans, célibataire et sans enfant, contrairement à toute attente, mon horizon se limite de plus en plus. J’ai quelques économies, pas de quoi partir vivre les doigts de pied en éventail sur une île mais peut-être pour prendre quelques vacances et essayer de démêler ce nœud d’ennui qu’est ma vie actuelle, faire taire quelques fantômes en prenant un peu de repos. Un certain nombre de choses vont changer, à commencer par mes écrits qui, à mesure que le temps passe, me laissent une impression d’inachevé. Ecrire depuis des années du roman feuilleton, c’est en fait raconter la vie de quelqu’un d’autre en oubliant la sienne et, d’un épisode l’autre, demeurer dans cette attente dans laquelle on plonge le lecteur. Le suspens devient d’autant plus intolérable qu’on n’ose plus y mettre un point final. La vie elle même n’est-elle pas une aventure ? Avec ses rebondissements et ses recommencements, un cycle qui finit inévitablement ? Aussi, l’idée d’abandonner l’écriture de cette série me donne-t-elle encore plus la sensation de tomber dans le vide ? Pourtant, il faut que je me décide à me débarrasser de lui.

Hermann Paterne est devenu gênant, trop gênant. À vivre ainsi, à ses côtés depuis si longtemps, il a fini par faire partie de moi. L’être que j’ai créé a une œuvre, celle que j’ai voulue pour lui, qui empiète sur ma vie, bouffe mon oxygène. Mais les livres qu’il a écrits ne sont-ils pas aussi ma création ! Je le porte comme on porte un manteau trop grand. Il me faut ôter le manteau, déposer la charge qu’il représente dans ma vie. Il n’y a qu’une solution : il doit mourir ! Je devais prendre cette décision sans état d’âme. Il n’est qu’un personnage de papier, après tout. Enfant déjà, quand je fabriquais de petits bateaux avec l’écorce des arbres, une fois que je les avais mis sur l’eau et qu’ils avaient trouvé le courant, j’allais les rechercher en gambadant le long de la rivière et ne me résignais pas à m’en séparer. J’étais tout autant incapable de les détruire ou de faire autre chose avec ce qui n’était en réalité que des bouts de bois au départ. Ils prenaient dans mon imagination l’allure des plus grands mâts et me donnaient un sentiment de puissance. Je les voyais chargés d’êtres et de choses voguant sur les plus grandes mers. Une fois, mon père, après avoir fait trois trous à l’intérieur, avait transformé une de ces petites barques en un instrument de musique dans lequel il soufflait, faisant sortir un son pourtant des plus harmonieux. D’abord fasciné par la métamorphose qui venait de s’opérer sous mes yeux d’enfant, et sous le charme des sons qui sortaient désormais de mon trois mâts, j’avais d’abord souri puis j’avais éclaté en sanglot. J’éprouvais une immense tristesse à l’idée que mon bateau n’était plus désormais qu’un objet quelconque qu’on finirait par oublier dans un tiroir ou qu’on jetterait à la poubelle. Mes barques, je disais, quand elles partaient sur les rivières transportaient les rêves de tous les enfants. C’était la même chose lorsque je faisais des constructions dans le sable ou des châteaux de cartes, je ne supportais pas l’idée de voir la marée les démolir. Perfectionner jusqu’à l’obsession oui, mais détruire m’était impossible !

Jusque là je n’ai jamais envisagé que tout comme moi, il vieillissait. Je pourrais le faire mourir de vieillesse. Je risque d’attendre un moment. À cinquante ans, on n’est plus vieux aujourd’hui. De maladie ? d’un arrêt cardiaque? Son addiction à l’alcool l’y conduira sûrement. Mais là encore, je ne peux pas attendre. Un suicide ! Tentant mais moralement inacceptable. Qu’il fasse partie ou non de mon imagination, de mes rêves ou de la vie même, m’appartient-il de décider de son sort ? Ah mais quelle ingratitude ! Il sera bien capable de passer à la postérité, comme ces artistes maudits qui hantent l’Histoire de l’Art et aussi de la Littérature.

Les événements prennent une tournure de plus en plus inquiétante.

Ce difficile dilemme me paralyse, amplifie ma fièvre. Je reste immobile, incapable de bouger un cil. Pendant plusieurs jours, je reste ainsi sans m’alimenter, sans dormir et même sans écrire sauf dans ma tête évidemment. Je suis comme possédé, prisonnier d’un être de papier. Ma vision des choses se rétrécit lentement. Je ne parviens plus à définir les contours de ma propre existence, je perds peu à peu tous mes repères. Tout remonte en moi comme une vague à la surface du monde. Ma vie est un énorme gâchis, mon corps immergé, ballotté, afflue sur ses rives et je sombre dans la torpeur qu’amplifie un début d’été assommant sur la capitale. Plus aucune énergie ne circule en moi. C’est l’heure des bilans. J’écris depuis un certain nombre d’années maintenant. Comme beaucoup d’écrivains modestes, j’ai connu des moments difficiles matériellement. De quoi cette peur est-elle maîtresse ? Est-ce l’idée de tourner une page ? La peur du manque, celle de me retrouver sans plus rien à quoi me raccrocher  ?

J’ai appris de mon éducation à me passer de beaucoup de choses et je ne suis pas foncièrement matérialiste. La société de consommation ne m’a jamais attiré dans ses filets. Aussi je ne souffre pas de ne rien posséder, et si parfois il m’a été difficile de me nourrir ou de payer mon loyer, je gardais toujours l’espoir de jours meilleurs et les choses, toujours, s’arrangeaint d’elles-mêmes. Pour cette raison et quelques autres, j’ai fini par préserver mon indépendance et j’ai consacré tout mon temps à l’écriture. Mon existence ainsi me satisfaisait. Tant qu’on croit encore en quelque chose, la confiance demeure. Mais l’illusion parfois s’estompe, on en sort alors comme d’un mauvais rêve, engourdi et honteux. Cette fois, je me retrouve au bord d’un vide abyssal. Au-dessus de ce gouffre, je me lâche des deux mains.

Si ma vie affective est banale, c’est aussi par choix. Je ne suis pas à proprement parler un bel homme mais je peux dire sans flagornerie que je plais. Et jusqu’à une certaine époque pas si lointaine, j’ai toujours été heureux de croiser de temps en temps une jolie femme, avec laquelle, sans jamais partager le quotidien, j’ai envisagé de vivre une belle histoire. Hélas, le plus souvent, il fallait se rendre à l’évidence. Il y a peu de place pour une femme dans ma vie, une vie que je ne veux pas partager. Seul brin de lucidité bien confortable où s’inscrivent mes certitudes en matière de sentiment. Parfois, ce qui commence comme une belle histoire souvent passionnée voire passionnelle se termine en épreuve cruelle dont l’un et l’autre nous ne pouvons qu’accepter la fatalité au prix d’une grande souffrance. Si la vie à deux pose quelques problèmes au quotidien, c’est que chacun a appris, et ça remonte à loin, à chercher dans le regard de l’autre une dépendance. Je retourne alors à mon écriture et lorsque je suis en veine, l’alcool aidant, je finis par l’oublier elle et les autres… Et je me consacre entièrement à mon travail. Néanmoins, ma passion pour les femmes rivalise bien trop souvent avec l’écriture pour que ma vie en soit des plus sereines. L’écrivain ou l’artiste sait, plus ou moins consciemment que sa quête existe déjà au plus intime de son être. Fatalement, quand la malédiction de l’écriture s’installe, celle-ci devient une maîtresse impitoyable, tyrannique toujours bien qu’inconstante et fragile souvent. La mienne est tourmentée et fougueuse, même si je n’ai pas eu à me plaindre de sa fertilité jusque-là. Elle a fini par installer dans ma vie une certaine quiétude. À partir du moment où j’ai commencé à écrire régulièrement, elle m’a procuré quelques dividendes et je n’ai jamais vraiment vécu de pannes. Le désir de tout arrêter instaure une angoisse du fait des résistances de celle-ci à se laisser abandonnée.

J’ai donné à Hermann Paterne ces caractéristiques, les ai même décuplées. Lui assignant la brillante carrière d’un universitaire qui a réussi doublement son parcours d’écrivain prestigieux, son expérience est la mienne. J’ai sublimé celle que j’ai toujours rêvée d’avoir. On a, lui et moi, beaucoup appris de ce milieu complexe qu’est le monde de l’édition et où chacun essaie de tirer la couverture à soi. Son œuvre est considérable en qualité sinon en quantité. Il a consacré sa vie à l’écriture, n’est ni heureux, ni malheureux. Et c’est bien moi qui en ai décidé ainsi. Il incarne le mythe de l’écrivain qui a réussi sa carrière, sa vocation. Hélas, on le sait moins, sacrifiant tout derrière lui, y compris sa vie.

Le blocage dans lequel je suis installé n’a aucun lien avec ma productivité. Je me suis enchaîné à ce personnage en acceptant d’en raconter sa vie dans les plus menus détails. J’ai satisfait ainsi le voyeurisme intellectuel de notre société post-moderne, l’aisance de ma plume a fait le reste. L’individualisme de notre époque installée avec complaisance dans un tel mépris d’elle-même, il n’est pas difficile de donner en pâture un de ces individus fin de siècle pour satisfaire la morbidité ambiante. Je n’ai pas été le seul à deviner qu’après l’exhibitionnisme de la télé-réalité, l’univers de l’écrivain deviendrait à ce point intriguant que chacun voudrait aller y voir d’un peu plus près. Le nombre de prétendant au métier d’écrire augmente chaque jour. Plus personne n’a le temps de lire, trop occupé à écrire. Douce ironie, redoutable gageure. D’ailleurs, on préfère s’abreuver de séries télévisées (il y en a de très bonnes du reste, qui sont d’une infinie stimulation sur la créativité d’un écrivain) et on calque les productions écrites sur les schémas qu’elles proposent. On ne s’étonne même plus de ce que l’auteur aille puiser dans les faits divers les plus sordides pour nourrir un peu plus les zones d’ombres de chacun. Quant à moi, j’ai choisi avec Hermann Paterne, de donner à lire une de ces vies des plus banales et dépouillées, chacun pouvant ainsi se réconforter d’y trouver plus malheureux que soi. Je n’ai pas du tout imaginé au départ que la vie d’un tel homme puisse trouver un si grand public, s’agissant d’un écrivain. Du coup, moi-même, je trouve quelque satisfaction et me console de ne pas être devenu le grand écrivain que j’y décris, lequel, privé d’amour, n’est pas plus heureux. Pris au début par la curiosité, je m’en suis bien trouvé mais très vite j’ai eu, le cœur au bord des lèvres, ce goût de sang et de merde, dans lequel aiment à se prélasser certains, préférant le plus souvent se poser en victime souffrante, s’en remettant à la fatalité…

Il est temps d’en finir. Et cela vaut aussi pour Hermann Paterne. Là où je dois recommencer une autre vie, lui doit achever la sienne. Avec Hermann Paterne, j’exprime aussi la fin d’un monde.

Je sors de mon engourdissement. Ma décision est prise. Au terme d’une vie tourmentée, Hermann Paterne est parvenu à un degré de popularité tel, qu’il a conquis mon public plus sûrement que je ne l’ai fait moi-même. Le dernier chapitre sera donc rédhibitoire pour lui… et libérateur… pour moi. Heureux d’avoir envisagé une issue, je rédige les grandes lignes de mon synopsis final, et je sombre enfin dans un sommeil des plus profonds.

caillou, eau, eau agitée

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