Rilke ou la reprise de l’enfance, Thierry Bénard, Ed. Hermann, 2017

« Ils veulent atteindre le meilleur, et ils sont devenus des enfants », Rilke

Rilke est sans doute le chantre de l’ineffable et celui qui a le mieux rendu l’expérience poétique par l’émerveillement propre à l’enfance. Cet aspect de l’œuvre du poète a cependant peu retenu l’attention des commentateurs de son œuvre hors cadre biographique, et l’auteur ici suppose que c’est parce que cette question de l’enfance dans l’œuvre de Rilke est « fondatrice qu’elle reste voilée ».

Rilke fait partie de ces poètes pour qui le regard porté par l’enfant sur le monde fonde le travail poétique de l’artiste. Il rappelle les propos de Blanchot « tout questionnement de l’homme engageant son être ultime comme sa situation dans le monde s’enracine dans ses premières expériences » et les premières sensations de l’enfance.

Tout artiste s’efforce de restaurer une vision originelle des êtres et des choses dont le souvenir ne cesse de hanter l’existence de l’adulte, l’enfance demeurant source d’inspiration constante dans l’histoire littéraire et paradis perdu… « ô enfance, ô images qui glissent/ Où donc ? Où donc ? » (in Le livre d’images)

Le monde de l’adulte est un exil du sol de l’enfance, nous dit Thierry Bénard. Qu’avons-nous perdu dans l’enfance, sinon cette adhésion entière au monde dans sa vérité. C’est cette quête que l’on retrouve dans Lettres à un jeune poète :« Même si vous étiez dans une prison dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor de souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées ».

Est-ce l’enfance et ses souvenirs ou plutôt l’intimité, l’intériorité vers laquelle il vaut mieux se tourner plutôt que d’affronter une réalité difficile ou hostile. Et c’est ce qui oppose Rilke et Proust, nous dit l’auteur. Proust est un collectionneur de souvenirs de l’enfance, alors que pour Rilke, l’enfance n’est pas prétexte à évocation du passé pour la contemplation passive et complaisante du souvenir, mais plutôt « sa réactualisation par l’intériorisation du souvenir » et ce sentiment de vérité qui la traverse.

En somme, Proust est spectateur de ses souvenirs quand Rilke en est acteur « car le passé ne peut revivre […] que s’il est incarné et réinterprété, au sein de ce que Rilke appelle un Innenraum, un espace intérieur revivifié ».

« L’enjeu de la quête de l’enfance n’est pas tant la recherche du temps perdu que le recommencement et l’achèvement de l’enfance ».

Deux questions ont donc hanté le poète : le problème du rapport de l’artiste à son œuvre et son rapport à sa propre enfance ; en témoignent les mots de Lou Andreas Salomé : « il n’avait pas effectué son enfance mais s’était dérobé à elle, en lui substituant de l’imaginaire ».

Rilke se sentait appelé à réaliser une œuvre par ce retour à l’enfance où se trouvait son matériau, là où justement elle ne s’était pas effectuée. « C’était à partir d’elle seulement que devait provenir le coup d’envoi libérateur de l’œuvre qu’il fallait créer » (Lou Andreas Salomé). L’écriture est alors seule voie de libération intérieure plutôt que la psychanalyse.

Retourner sur les lieux (cf. Carnets de Malte), recommencer pour la prolonger, « il s’agit de parfaire l’enfance sans quoi elle sera perdue ». Non par complaisance à se tourner vers soi mais comme promesse d’un monde à venir. Cette idée de re-commencement telle qu’elle se joue chez Rilke est à rapprocher de ses propres influences, selon Thierry Bénard, en particulier de celles de Kierkegaard : « L’étrange force de renouvellement qu’il y a dans les enfants » (in Journal) que Rilke admirait au point d’avoir appris le danois pour pouvoir le lire dans sa langue d’origine. Et la notion de « reprise » même est un aspect de la pensée de Kierkegaard en lien possible avec les thèmes de l’œuvre de Rilke : « reprise et ressouvenir sont un même mouvement mais en direction opposée ». La reprise est une re-création quand le ressouvenir est une nostalgie.

« Comme la reprise Kierkegaardienne le re-commencement de l’enfance chez Rilke est une réappropriation du passé ouvert sur l’avenir ». Là où Kierkegaard parle de « reprise » pour une continuité, un renouveau, un élan vers l’avenir, là où Proust évoque un ressouvenir, un retour dans l’enfance, ce « temps perdu », Rilke dit n’avoir rien connu de son enfance, et cherche à la retrouver pour la continuer, l’accomplir pleinement afin de pouvoir réaliser à la fois la vie qui en est issue et l’œuvre d’art qui doit en naître.

L’enfance n’est donc pas un thème parmi d’autres, il est celui qui les commande tous. « C’est en effet seulement dans la mesure où sera résolu le rapport à l’enfance que l’authentique travail de création littéraire, entendu cette fois non pas comme mise en œuvre de l’imaginaire mais comme accomplissement et réalisation de soi, sera possible ».

L’intemporalité de l’enfance que nous cherchons adulte à retrouver est un « éternel maintenant » (Rilke, 4e élégie) que l’enfant partage uniquement avec l’animal, cet « Ouvert absolu des enfants » (cf. le poème Assomption) « lorsque nous vivions dans l’enfance nous ne la connaissions pas » (Rilke) ; cet Ouvert à rapprocher de l’instant kierkegaardien est un « jaillissement incessant de l’existence », qui ne cesse de se renouveler indéfiniment et que l’on retrouve métaphoriquement dans l’œuvre de Rilke sous la forme du jet d’eau ou de la fontaine.

« Braque aura la même intuition de ce jaillissement lorsqu’il évoquera poétiquement le perpétuel et son bruit de source ».

Thierry Bénard nous rappelle que cette nostalgie d’une unité perdue, conception de la vérité définie comme adhésion à la nature et au monde, renvoie encore à la lecture de Proust et aux pages de Ricœur (Temps et Récit), ou encore à Deleuze pour qui le principal objet de la Recherche n’est pas le temps perdu mais la vérité (in Proust et les signes), issue précisément du romantisme allemand systématisée par Schelling.

Regarder une chose sans lui prêter d’intention, cette disponibilité d’ouverture au monde passe par là, et seul l’artiste et l’enfant en sont capables. Revenir à l’enfance c’est donc retrouver un temps sans mémoire, « un temps d’avant le temps, où le temps n’avait pas cours », c’est cela re-commencer l’enfance. Apprendre à voir les choses telles qu’elle sont et non telles qu’on les aime (ou les déteste). Les choses sont perçues chez l’enfant dans leur intemporalité, comme pure présence au monde et non pas soumise à un devenir.

« Seul parmi les hommes, seront alors capables de retrouver cette perception première de la chose, qui engage le rapport au monde dans sa globalité, celui qui aura su effectuer le re-commencement de l’enfance, et aura ainsi d’un regard libéré, retrouvé l’innocence originelle de ses perceptions, et l’artiste qui aura su faire silence en lui pour montrer non pas j’aime cette chose, mais la voici ».

Pour Heidegger, la pensée de Rilke appartient à l’histoire de la métaphysique, parce qu’elle se situe dans la lignée de ses deux représentants que sont Nietzsche et Schopenhauer : l’intériorisation, le retour à soi. Le langage a pour fonction non de désigner mais de célébrer la chose. Pour Rilke, selon P. Hadot, « la mission orphique du poète est de célébrer les choses terrestres, de glorifier l’existence ».

La parole du poète mais aussi l’œil du peintre – « Le peintre doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait » –, Cézanne en l’occurrence ici, restitue la vision de la chose telle qu’elle est offerte dans l’Ouvert, et que la voit l’animal, ainsi que l’enfant quand il n’est pas arrêté dans son « libre élan », détourné de cette faculté de voir : « car tout jeune enfant, déjà, / nous le forçons à contresens, / nous le ployons à regarder / dans l’Apparence, et non pas dans l’Ouvert, / à la vision de l’animal, si profond » (8e élégie).

L’enfance donc n’est pas une alternative entre l’animal et l’humain, elle est tout l’horizon du projet rilkéen, nous dit Thierry Bénard.

Mais le domaine de l’Ouvert n’est pas un « au-delà du monde » dans lequel se tiendrait une vérité inaccessible. Il ne s’oppose pas et quand l’artiste recrée sa vision du monde, « il donne à voir ce que nous ne sommes pas capables de percevoir parce que nous sommes coupés de l’Ouvert, il doit rendre le visible invisible et l’invisible visible ». C’est ainsi que l’artiste accomplit le re-commencement de l’enfance. Après avoir démontré que le regard de l’artiste et celui de l’enfant étaient identiques, l’autre questionnement de Rilke est : comment devient-on artiste ? « qu’est-ce qui préside au choix, à la décision de devenir artiste, de se consacrer, et de consacrer sa vie à l’art ». Avec pour projet de rédiger un ouvrage sur l’art, Rilke s’est intéressé à la « genèse de vocation artistique, qui trouve son origine dans les sensations et les impressions de l’enfance ».

Artiste est celui qui ne s’est pas laissé détourner de l’Ouvert. La richesse des enfants est un bien fragile que l’éducation viendra troubler. Une fois adulte, parmi les enfants, il y a ceux qui se tourneront vers leur travail et leur sort et ceux qui « ne veulent pas délaisser la nature perdue » (Rilke, sur l’Art). Ceux-là, précise Rilke, « ce sont les artistes, les poètes ou les peintres, les musiciens ou les architectes, solitaires au fond, qui en se tournant vers la nature, préfèrent l’éternel à l’éphémère, les lois les plus profondes aux mobiles passagers… ». Il s’agit de conserver voire de retrouver ce trésor enfoui et de le faire revivre. « Il faut que nous devenions des enfants, si nous voulons atteindre le meilleur » écrivait le peintre Philipp Otto Runge au début du 20e siècle. Le re-commencement est bien là, une tentative de renouer avec un temps de l’Ouvert et non une nostalgie du temps perdu, c’est-à-dire « s’asseoir et regarder comme un chien, sans plus, ou encore se mettre dans la situation de l’enfant qui découvre pour la première fois la nature avec toute l’innocence d’un regard pur et vierge ». L’artiste serait-il donc un enfant qui a refusé de grandir ou bien un adulte qui a conservé l’enfant en lui pour se consacrer à son art ? Les deux sans doute.

Le re-commencement de l’enfance n’a rien à voir avec une recherche d’un passé bienheureux mais plutôt avec une manière d’être. Comme chez Proust, il y a également chez Rilke cette notion de mémoire volontaire et involontaire. L’auteur pense que la maladie est une expérience privilégiée d’éveil à la conscience, par l’altération des perceptions et la modification des sens jusqu’à l’image de notre propre corps à cause de la fièvre qu’elle provoque, et c’est tout ce qui est remis en question dans notre perception du monde, perte de repères et de stabilité, tout vacille et les choses et le monde se fragilisent, deviennent instables. L’angoisse et l’anxiété liées à la maladie font également remonter l’enfance :

« Dans ma lointaine enfance et les fortes fièvres de ses maladies, de grandes angoisses indescriptibles surgissaient, comme devant quelque chose de trop grand, de trop dur, de trop proche, de profondes indicibles angoisses que je n’ai pas oubliées ; et voilà que tout à coup les mêmes angoisses revenaient… » (Correspondance avec Lou-Andréas Salomé).

Expérience déterminante, la maladie lorsqu’elle est évoquée plus tard à l’âge adulte a ce pouvoir anxiogène en lien avec le temps de l’enfance, « expérience de la mémoire involontaire », la découverte terrifiante de « la grande chose » qu’est cette angoisse qui se retrouve identique à celle de l’enfance qui survient lors d’une maladie. L’enfance continuée ou ininterrompue… ? C’est effectivement dans la maladie que nous retrouvons adulte cette attention au monde qu’éprouve l’enfant. On est bien resté le même.

Ce rapport singulier à la maladie occupe une place importante en dépit des angoisses qu’elle engendrait, nous dit Thierry Bénard, car elle était un moyen de re-commencer l’enfance. Autre rupture dans l’évolution de l’individu après celle du détournement de l’Ouvert, mais surgissant cette fois dans le monde des adultes, « elle est un brusque changement d’état qui fait apparaître les choses, les objets sous un jour que nous ne leur connaissons plus depuis que nous avions rompu avec notre enfance », « coup d’arrêt donné au destin », « suspend du temps »…

« Tout adulte bien portant est malade de son enfance » et dans l’état de maladie nous sommes au plus près de la perception juste et authentique des choses.

La quête de l’amour et de l’abandon de toute affectivité, également au centre de l’œuvre de Rilke, cette « indifférence intéressée du cœur » n’est pas souci de soi ni égoïsme mais condition « d’une approche neuve de la matière et du monde », elle est nécessaire à la création. Le refus d’aimer et d’être aimé est davantage un refus de l’asservissement de l’autre, et si s’empêcher d’aimer est impossible, il faut donc partir, comme pour l’enfant prodigue dans la parabole biblique, autre thème fort chez Rilke. « Tout amour est impossible s’il ne s’accompagne d’une certaine distance ».

Vouloir re-commencer l’enfance, accéder à l’Ouvert, à ce monde de l’enfance, libre et solitaire, « sans pourquoi », ce sera accepter cette « grande solitude » dans le respect de l’amour, du divin et de l’Autre.

« Etre artiste, […] c’est faire de son passé une œuvre d’art, c’est réinvestir dans la création les sensations et les émotions de l’enfance ».

Thierry Bénard a été libraire spécialisé en philosophie. Féru de philosophie et de poésie, il s’est pleinement dédié à l’étude de l’œuvre de Rilke depuis de nombreuses années.

 Rilke ou la reprise de l’enfance, janvier 2017, 262 pages, 30 €

SUR LES OSSEMENTS DES MORTS, Olga TOKARCZUK, Ed. Noir sur blanc

Une vieille dame ingénieure des Ponts et Chaussée à la retraite, deux chiennes, des hommes portant tous des surnoms, ceux qu’elle leur a donnés par affection, « Dyzio », « Matoga », « Bonne nouvelle », « l’Ecrivaine », ou le plus souvent pour marquer le peu d’intérêt qu’elle leur porte, « Grand Pied », « le Commandant », « Manteau noir », et même « Paul Newman »  entre autres ; la poésie et d’abord celle de Blake qu’elle traduit avec son complice et ancien élève, de la nature à foison, de l’astrologie érudite et puis des meurtres… Les uns après les autres, les hommes tombent de manière étrange sous les yeux des biches et des sangliers et, selon la théorie de notre « détective » en herbe, Janina Doucheyko (surtout ne pas l’appeler « Janina «!), du fait d’une vengeance concertée entre tous les animaux de la forêt.

A quoi tient la fascination du lecteur pour ce petit roman délicieux ? Serait-ce pour ses références singulières et justes en astrologie ? … Si toutefois, on en comprend les subtilités (j’ai une pratique de «35 ans en ce domaine, et ce livre m’a passionnée). Ou pour ses références entomologiques… ? Bien mieux encore, car c’est pur régal, pour l’humour décalé, la maîtrise de l’écriture et la construction de ce personnage, sa présence forte et hypnotique, un peu dingo et, disons-le, attachante jusqu’à la dernière page. Comme tous ces êtres qui aiment profondément la nature, lui préférant la fréquentation des bêtes à celles des hommes, notre Madame Doucheyko est un être sauvage et lucide sur l’espèce humaine, profondément pessimiste et désabusée.

Si vous lisez ce polar fascinant, vous apprendrez l’intérêt de comprendre ce qui relie l’infiniment petit et l’infiniment grand, « la perfection avec laquelle ce qui se trouve en bas s’accorde avec ce qui est en haut » grâce à quelques rudiments d’astrologie savante, les mystères de la traduction d’un poème de Blake, à reconnaître un cucujus vermillon ou encore à confectionner une soupe à la moutarde !

EXTRAITS

« Ce jour-là, avant de me remettre au travail, j’avais sorti de ma poche le papier froissé sur lequel j’avais noté les données concernant Grand Pied, afin de vérifier si sa mort était venue le prendre au moment opportun. En tapant la date de sa mort, j’ai regardé la feuille avec attention. J’ai d’abord jeté un coup d’oeil sur Saturne. Dans un signe fixe, Saturne est souvent le significateur d’une mort par étouffement, par strangulation ou par pendaison.

Sur l’horoscope de Grand Pied, j’ai dû peiner pendant deux soirées entières et lorsque Dyzio m’a passé un coup de fil, j’ai été obligée de le dissuader de me rendre visite. Sa petite Fiat se serait enlisée dans la neige et la gadoue. Que cet adorable garçon reste chez lui, dans son hôtel ouvrier, à traduire Blake en toute tranquillité, transformant dans la chambre noire de son cerveau les négatifs des mots anglais en phrases polonaises. Il vaudrait mieux qu’il vienne vendredi, je pourrais ainsi tout lui raconter en lui présentant pour preuve la conjonction précise des étoiles. »

« Comme j’avais mon tour habituel à faire, j’ai décidé de joindre l’utile à l’agréable et d’accompagner Boros dans la forêt. Grâce à lui, les troncs d’arbres me dévoilèrent leurs mystères. Les grumes les plus ordinaires étaient en fait le royaume de diverses créatures qui y creusaient couloirs, chambres et passages dans lesquels elles déposaient leurs œufs précieux. Les larves n’étaient certes pas très jolies, mais j’étais émue par leur crédulité : elles confiaient leur vie aux arbres sans même se douter que ces grandes plantes immobiles étaient au fond très fragiles et entièrement dépendantes de la volonté humaine. »

Le Bal des Canotiers- Danièle Séraphin – Editions Complicités – 2017

« Céleste écoutait les mots germer dans ses entrailles. En elle, elle sentait croître le verbe, et la poésie réjouir son âme plus puissamment qu’un printemps renaissant. »

Le Bal des Canotiers est placé sous l’égide des Impressionnistes (Monet, Renoir), de la poésie avec Rimbaud et de l’art pictural avec les frères Van Gogh dont la correspondance parsème les presque 400 pages de ce très beau roman virevoltant et léger au style très classique qui peut surprendre en ces temps d’expérimentation complexe en matière littéraire car il rappelle tout à la fois, entre réalisme et merveilleux, Maupassant (pour le cadre et le traitement des paysages) et, par son côté « contes de fée », l’univers décalé d’Amélie Poulain et celui de Tim Burton. C’est par le personnage de Céleste, gourmande et sensuelle diffusant ses fragances de simplicité et de bonheur autour d’elle que l’on entre dans cet univers féérique. «  Ainsi à la verte coulée d’une colline d’Auvers-sur-Oise, une maison à la noblesse fanée, aux volets décapés par le siècle, abritait cette tendresse mêlée. (…) Sous la gloriette accablée d’un chèvrefeuille et d’un rosier se cachaient une table et deux chaises rouillées. C’était là que Céleste goûtait le mieux ce qu’elle avait accompli : son œuvre palpitante et tressée, de feuillages, de lianes, de branchages et de félicités… Un vélo dans la rue grinçait. Le clocher de l’église tintait. La chatte assise en face d’elle lui contait sa journée avec le pli des yeux… »

Céleste, c’est la plus jeune des jumelles, Annabelle, la plus « jolie » ? ; elles sont les filles de Carole Grandval, artiste peintre inaccomplie qui les a élevées seule, entre dépression et mélancolie, leur lisant et leur relisant les lettres des frères Van Gogh… « Le mal de produire des tableaux m’aura pris ma vie entière, et il me semble (…) ne pas avoir vécu » (V.Van Gogh à Théo). C’est un roman empreint de poésie et de lumière -par la grâce d’une nature très présente tant dans la vie de Céleste dont l’émerveillement est infini qu’en ces lieux choisis pour cadre de l’intrigue, le village d’Auvers- sur-Oise où sont enterrés les frères Van Gogh- que l’on savoure jusqu’à la dernière page et qui nous entraîne dans une intrigue très tendue où la psychologie des personnages est décortiquée très finement. Céleste, voluptueuse et généreuse coule une vie simple et paisible dans la maison de leur mère tandis qu’Annabelle mène à Paris une vie de mannequinat superficielle et bruyante. Tout semble les opposer, l’une laide, l’autre belle, mais laquelle est réellement la plus belle dans son corps ? et laquelle la plus laide dans son âme ? Au départ, les deux semblent dans la lumière, mais une lumière très différente, tandis que l’une est sous les spots artificiels, l’autre se baigne nue sous les rayons du soleil. «  Dans sa parure d’ombre liquide, pliée sur son reflet dans l’onde, la jeune fille cueillait la fraîcheur à ses pieds pour s’en mouiller. » (…) « Céleste nue se redresse. Rivière aux genoux, elle est une  baigneuse pâle qui déplie sa pudeur, qui s’offre charnelle et confiante à l’attouchement d’un regard. Elle a pour seule chasteté le voile de ses cheveux mouillés sur la peau de ses bras. L’audace de cette chair sculpturale meuble tous les silences. » C’est cette image délicate et lumineuse qui s’offre au premier regard de Hugo, jeune professeur de français qui en fait la découverte par hasard, lui fiancé à une de ces parisiennes longilignes et sophistiquées dont il finira par se séparer pour venir à la rencontre de Céleste et en tomber follement amoureux. « Sa seule présence me comble, écrivait-il. (…) Il savait seulement qu’il avait trouvé son corps d’attache, une anse de chair lourde et maîtresse des eaux de son esprit. ». Céleste est pourtant présentée comme un laideron, grosse et mal fagotée, portant des verres très épais et disgracieux qui finissent de l’enlaidir mais, nue dans la rivière, dépourvue de ses verres et en pleine lumière, pleine de cette amour de la vie qui ne la quitte pas, en communion parfaite avec la nature, qui saurait résister à cette apparition qui semble sortie d’un Renoir. « C’est quoi être belle ? (…) La beauté était-elle le fruit du seul conditionnement esthétique, ou pouvait-elle exister dans l’absolu ? » Anna, comme elle s’en rendra vite compte quand sa carrière en peu de temps sera presque finie, et qu’elle retournera vivre auprès de sa jumelle (et lui pourrir la vie), est cette beauté superficielle des podiums et des castings, elle n’est qu’abstraction et vide, rien ne sait combler ce néant qu’elle porte en elle et dont Céleste a déjà mesuré l’importance, cherchant à combler celui-ci en l’aimant toujours plus et ce, jusqu’à s’oublier. «  Céleste était née avec la main mise d’Anna sur sa volonté. Garottée, cette laisse gémellaire menaçait d’étrangler, mais la peau en avait si bien avalé la présence, comme un bourrelet d’écorce au col de greffe des cerisiers, que la cadette n’avait nulle prescience du danger. C’était une servitude primitive, immémoriale… » L’évolution des deux sœurs jusque dans l’inversion finale et confuse génère une tension qui tient le lecteur en haleine quant au devenir de Céleste, jusqu’à la dernière page. Et même si on sait combien la gémellité peut investir de complémentarité, on reste toutefois ébahi devant tant d’abnégation alors que cette sœur diablesse, après avoir tout fait pour évincer le bel amoureux, tentera d’éliminer la douce Céleste à différentes reprises.

Au-delà d’une histoire à la psychologie complexe, Le Bal des canotiers est de ces romans qui, par la grâce d’une écriture très maîtrisée et de belles trouvailles stylistiques fait que l’on garde le personnage tout en sensualité et amour de Céleste longtemps après avoir refermé le livre.

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Romancière, Danièle Séraphin a fait des études de Lettres et de Danse. Professeur-chorégraphe pendant longtemps, elle enseigne à présent le Français. Elle est l’auteur de six autres romans, et d’un essai sur l’Art flamand.

Le parapluie rouge – Anna de Sandre – Editions In8 – 2014 collection Alter & Ego

Recueil de cinq nouvelles publié en 2014 aux Editions In8 dans la collection Alter&Ego dirigée par Claude Chambard, dont le titre Le parapluie rouge est celui de la dernière nouvelle, explore toute une humanité fragile à travers différents portraits brossés avec une justesse et une concision déconcertante. Les personnages de ces nouvelles donnent l’impression de nous frôler sans cesse, entre force et vulnérabilité, chacun installant une présence dans le fracas de leur vie.

De la SDF de la première nouvelle : Un festin en hiver, dont le père attend la visite et que la sœur méprise avec sa fausse assistance au jeune homme suicidaire de la troisième nouvelle. Seuls, leurs cœurs tendres nous réchauffent dans cette atmosphère glaciale dont le froid de l’hiver même est la métaphore.

« Clara oscillait au bord du vide, et sa cadette mais néanmoins régente surgissait pour tenter d’imprimer un nouveau mouvement à ses marches, si possible, pendulaires. »

On s’attache à chacun par la tendresse même que leur porte l’auteur, donnant à l’un et à l’autre une particularité, une fragilité : Clara la jeune fille SDF est enceinte et heureuse de l’être, Aurélien, le jeune homme en burn-out est honnête et sérieux, la jeune fille du Parapluie rouge a été brisée par la vie…

En regard de cette tendresse à laquelle le lecteur ne peut pas échapper, il y a cette violence de la rue, pour Clara : « elle ne connut alors que des sans-abris, des zonards, des punks à chiens et des fugueurs, c’est à dire des hommes incapables de la rassasier, et Clara ressentit la faim au point que manger cessa d’être une obsession. Ne pas crever était son nouvel appétit »

Entre un père mourant qui vous a abandonnée et un fils qui pointe bientôt son nez, il n’y a pas à choisir, tant qu’à nourrir quelqu’un…

« C’était une famille où on chassait ou abandonnait, où l’on avançait péniblement dans l’âge en jouant à saute-moutons avec de grands élans par-dessus les manques et les pertes »

La seconde nouvelle : A la nuit, loin du Montana, me rappelle l’univers des novellistes américains John Fante ou Brautigan (peut-être à cause de Tokyo Montana express) mais plus encore à Demande à la poussière ou un Privé à Babylone de John Fante, à cause de l’ambiance des milieux décrits, entre émotion et vérité nue, entre désir d’évasion et violente réalité, entre humour et ironie quelquefois, toujours dans un quotidien urbain agressif. En voici l’incipit :

«  Avant, quand j’osais relever la tête pour dessiner un rêve dans les bouts du ciel entre les branches du tilleul, derrière la barrière de chez Baloge- le propriétaire de l’immeuble où je pistais les cafards au lieu de chercher un travail – je partais pour le Wyoming ou le Montana et je me mettais à la colle avec un garçon vacher… »

On avance dans des univers hostiles aux personnages, achoppant sur la crudité de leur vie, se rattrapant à la poésie de leur âme.

« Je répondais invariablement « ta gueule «  (elle adorait ça) et je conjurais la prophétie du malheur en lui mettant un coup de poing sur l’épaule. Dottie était ce que j’avais trouvé de mieux pour ne pas m’enlaidir ».

La narratrice de cette nouvelle nous dévoile sans faux-semblants, dans une langue crue et une acuité particulière, la violence de son quotidien, fait de luttes pour survivre, de bagarres, de scènes trashs, d’auto-mutilation.

« Je repris mon souffle sous les insultes de la jeune femme. Elles évoquaient un problème en rapport avec les testicules de mon père, ce qui me fit presque sourire, vu qu’elle avait probablement raison ».

Quelle magie dans cette écriture ! qui, là où tout n’est que noirceur, douleur, difficulté à vivre, arrive à transcender l’informe et à faire place à l’amour, la complicité entre deux femmes (dans la nouvelle 2 et 5). Oui Amira est une femme scarifiée mais cette femme-là est belle sans aucun doute, la narratrice nous la rend plus belle encore : « Le parfum de cette fille ressemblait à du santal et moi j’adore le santal. Dans mon rêve dans le Montana, le garçon vacher à qui je servais des pommes sentait exactement la même odeur. »

Mais ce que l’on garde de notre lecture, ce sont tous ces instants de poésie qui adoucissent les mots (maux), cette vivacité de ton conjointe à ce regard tendre sur ses personnages.

On pénètre ces géographies de la dèche où des filles vulgaires, victimes de la noirceur de l’ordinaire, toujours sur la route, entre abandon et humiliations, creusent leur chemins semés d’épaves. Anna de Sandre n’est pas John Fante mais ce texte-là en particulier s’en approche singulièrement. John Fante aurait pu lui répondre : « demande à la poussière… », demande au vent qui s’en fout.

Et cette nouvelle me fait penser aussi à Brautigan, c’est aussi à cause de son titre : La nuit, loin du Montana, peut-être comme un clin d’oeil, à des références littéraires revendiquées ?

Sans doute Anna de Sandre, elle qui est également poète, a-t-elle lu, en souriant, cette nouvelle à l’intérieur de Tokyo Montana express intitulée : La poésie viendra au Montana le 24 mars.

L’heure dite est la troisième nouvelle du recueil. Elle met en scène un jeune homme dans un long monologue intérieur, le lecteur suit Aurélien en direct depuis son âme. Le choix de ce point de vue est habile puisqu’il nous fait ressentir absolument tout de ce que perçoit, vit, ressent ce narrateur qui nous donne les derniers instants de sa vie.

« J’aime bien onze heure dix…. » « … Onze heure dix sera mon heure ».

Aurélien, ce rêveur, cet « autiste indécrottable », « c’est pour ça que tu as choisi le métier d’ingénieur », « corvéable à tout moment » qui ne supporte plus la stupidité de son entreprise : « je quitte ma boîte parce que c’est une maquerelle comme la vôtre : nous y vendons notre âme et vous baisez nos squelettes ».

Choisir son heure, donc, avoir la force d’être à l’heure à son dernier rendez-vous.

Et le jeudi non plus, est une nouvelle étrange, un peu mystérieuse ou fantastique qui nous met par son étrangeté, en direct avec la folie de son personnage. Madame Amaury est une veuve qui « ramasse des inconnus » « des promeneurs », des amants qu’elle ramène chez elle. Le dernier a-t-il jamais existé ? « Est-ce qu’elle a une tête à l’avoir tué ? » Même les choses se mettent à flotter, à n’avoir que très peu de consistance, l’ascenseur par exemple « l’ascenseur glisse à présent avec le bruit d’une aiguillée de soie tirée au travers d’une étoffe ». L’écriture se fait feutrée comme l’ambiance.

La dernière nouvelle, Le parapluie rouge est sans aucun doute la plus sensible, la plus lumineuse, bercée par le regard mauve de cette femme, cette « vieille tordue comme un clou mal frappé », dont les yeux mauves vont réchauffer « tout ce qui en moi avait gelé depuis la mort de mon fils ».

La narratrice à nouveau est une jeune femme, une « tireuse de cartes », qui a pris l’habitude de s’asseoir dans ce café sans avoir toujours de quoi se payer à boire. « J’ai soif bon sang ! J’ai soif et je veux me noyer dans les yeux de l’aïeule »

Le parapluie rouge de Avigdor Arikha sera l’emblême « dans la joie du rouge. Dans le vivant du rouge » ce rouge qui dit la violence d’un deuil douloureux, de cette chaleur que lui a procurée cette vieille femme aux yeux « couleur des yeux d’Andy ».

L’écriture d’Anna de Sandre nous bouscule, nous transporte dans des quotidiens abîmés, un présent, une action presque immobiles, on est spectateur muet de scènes douloureuses contées avec pudeur et violence à la fois, auxquelles succèdent des pauses poétiques, moments de grande littérature :

« Nous nous assîmes en face d’elle, écoutant la musique et regardant le théâtre des groupes qui suaient et hurlaient le temps d’oublier que demain frappe au lit au bout de chaque nuit ».

En lisant les nouvelles de ce premier recueil, on ressent cette énergie folle mêlée de désespérance qui vous fait pénétrer au plus profond de l’âme de ces êtres dans toute leur complexité, leurs contradictions, leurs humiliations.

C’est une écriture d’une grande sensibilité qui dépeint aussi les malentendus qui empoisonnent les rapports les plus intimes entre les êtres.

Les nouvelles du Parapluie rouge sont pleines de la violence que génère la douleur. Dans la difficulté à vivre, l’écriture métamorphose la souffrance et chaque mot est un petit bijou, chaque phrase, une pierre d’une concision parfaite, chaque nouvelle a la saveur d’une profonde humanité.

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« Il te faut Le parapluie rouge d’Avigdor Arikha et je vais te l’apporter. Je l’accrocherai sur le mur de ton choix et tes pierres mauves prendront feu quand tu me souriras. Tu ne le sais pas encore en glissant ta main sous mon bras. Tu étais la seule et je m’étais quittée. Il y aurait désormais, toi, moi et le tableau d’Avigdor. »

Anna de Sandre est libraire, et vit dans le Sud-Ouest où elle anime ponctuellement des ateliers d’écriture. Avec une prédilection pour l’art du bref, elle écrit indifféremment des nouvelles, des livres pour la jeunesse et de la poésie.

Bibliographie :

Le déhanchement du balancier, Les Carnets du dessert de lune, à paraître en 2015

Un régal d’herbes mouillées, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Chemin faisant, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Jeunesse

Iris et l’escalier, Gallimard jeunesse, 2012

Milo à la neige, Ecole des Loisirs, 2019 (illustrations : F. Pittau, collection Pastel)

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