Rilke ou la reprise de l’enfance, Thierry Bénard, Ed. Hermann, 2017

« Ils veulent atteindre le meilleur, et ils sont devenus des enfants », Rilke

Rilke est sans doute le chantre de l’ineffable et celui qui a le mieux rendu l’expérience poétique par l’émerveillement propre à l’enfance. Cet aspect de l’œuvre du poète a cependant peu retenu l’attention des commentateurs de son œuvre hors cadre biographique, et l’auteur ici suppose que c’est parce que cette question de l’enfance dans l’œuvre de Rilke est « fondatrice qu’elle reste voilée ».

Rilke fait partie de ces poètes pour qui le regard porté par l’enfant sur le monde fonde le travail poétique de l’artiste. Il rappelle les propos de Blanchot « tout questionnement de l’homme engageant son être ultime comme sa situation dans le monde s’enracine dans ses premières expériences » et les premières sensations de l’enfance.

Tout artiste s’efforce de restaurer une vision originelle des êtres et des choses dont le souvenir ne cesse de hanter l’existence de l’adulte, l’enfance demeurant source d’inspiration constante dans l’histoire littéraire et paradis perdu… « ô enfance, ô images qui glissent/ Où donc ? Où donc ? » (in Le livre d’images)

Le monde de l’adulte est un exil du sol de l’enfance, nous dit Thierry Bénard. Qu’avons-nous perdu dans l’enfance, sinon cette adhésion entière au monde dans sa vérité. C’est cette quête que l’on retrouve dans Lettres à un jeune poète :« Même si vous étiez dans une prison dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor de souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées ».

Est-ce l’enfance et ses souvenirs ou plutôt l’intimité, l’intériorité vers laquelle il vaut mieux se tourner plutôt que d’affronter une réalité difficile ou hostile. Et c’est ce qui oppose Rilke et Proust, nous dit l’auteur. Proust est un collectionneur de souvenirs de l’enfance, alors que pour Rilke, l’enfance n’est pas prétexte à évocation du passé pour la contemplation passive et complaisante du souvenir, mais plutôt « sa réactualisation par l’intériorisation du souvenir » et ce sentiment de vérité qui la traverse.

En somme, Proust est spectateur de ses souvenirs quand Rilke en est acteur « car le passé ne peut revivre […] que s’il est incarné et réinterprété, au sein de ce que Rilke appelle un Innenraum, un espace intérieur revivifié ».

« L’enjeu de la quête de l’enfance n’est pas tant la recherche du temps perdu que le recommencement et l’achèvement de l’enfance ».

Deux questions ont donc hanté le poète : le problème du rapport de l’artiste à son œuvre et son rapport à sa propre enfance ; en témoignent les mots de Lou Andreas Salomé : « il n’avait pas effectué son enfance mais s’était dérobé à elle, en lui substituant de l’imaginaire ».

Rilke se sentait appelé à réaliser une œuvre par ce retour à l’enfance où se trouvait son matériau, là où justement elle ne s’était pas effectuée. « C’était à partir d’elle seulement que devait provenir le coup d’envoi libérateur de l’œuvre qu’il fallait créer » (Lou Andreas Salomé). L’écriture est alors seule voie de libération intérieure plutôt que la psychanalyse.

Retourner sur les lieux (cf. Carnets de Malte), recommencer pour la prolonger, « il s’agit de parfaire l’enfance sans quoi elle sera perdue ». Non par complaisance à se tourner vers soi mais comme promesse d’un monde à venir. Cette idée de re-commencement telle qu’elle se joue chez Rilke est à rapprocher de ses propres influences, selon Thierry Bénard, en particulier de celles de Kierkegaard : « L’étrange force de renouvellement qu’il y a dans les enfants » (in Journal) que Rilke admirait au point d’avoir appris le danois pour pouvoir le lire dans sa langue d’origine. Et la notion de « reprise » même est un aspect de la pensée de Kierkegaard en lien possible avec les thèmes de l’œuvre de Rilke : « reprise et ressouvenir sont un même mouvement mais en direction opposée ». La reprise est une re-création quand le ressouvenir est une nostalgie.

« Comme la reprise Kierkegaardienne le re-commencement de l’enfance chez Rilke est une réappropriation du passé ouvert sur l’avenir ». Là où Kierkegaard parle de « reprise » pour une continuité, un renouveau, un élan vers l’avenir, là où Proust évoque un ressouvenir, un retour dans l’enfance, ce « temps perdu », Rilke dit n’avoir rien connu de son enfance, et cherche à la retrouver pour la continuer, l’accomplir pleinement afin de pouvoir réaliser à la fois la vie qui en est issue et l’œuvre d’art qui doit en naître.

L’enfance n’est donc pas un thème parmi d’autres, il est celui qui les commande tous. « C’est en effet seulement dans la mesure où sera résolu le rapport à l’enfance que l’authentique travail de création littéraire, entendu cette fois non pas comme mise en œuvre de l’imaginaire mais comme accomplissement et réalisation de soi, sera possible ».

L’intemporalité de l’enfance que nous cherchons adulte à retrouver est un « éternel maintenant » (Rilke, 4e élégie) que l’enfant partage uniquement avec l’animal, cet « Ouvert absolu des enfants » (cf. le poème Assomption) « lorsque nous vivions dans l’enfance nous ne la connaissions pas » (Rilke) ; cet Ouvert à rapprocher de l’instant kierkegaardien est un « jaillissement incessant de l’existence », qui ne cesse de se renouveler indéfiniment et que l’on retrouve métaphoriquement dans l’œuvre de Rilke sous la forme du jet d’eau ou de la fontaine.

« Braque aura la même intuition de ce jaillissement lorsqu’il évoquera poétiquement le perpétuel et son bruit de source ».

Thierry Bénard nous rappelle que cette nostalgie d’une unité perdue, conception de la vérité définie comme adhésion à la nature et au monde, renvoie encore à la lecture de Proust et aux pages de Ricœur (Temps et Récit), ou encore à Deleuze pour qui le principal objet de la Recherche n’est pas le temps perdu mais la vérité (in Proust et les signes), issue précisément du romantisme allemand systématisée par Schelling.

Regarder une chose sans lui prêter d’intention, cette disponibilité d’ouverture au monde passe par là, et seul l’artiste et l’enfant en sont capables. Revenir à l’enfance c’est donc retrouver un temps sans mémoire, « un temps d’avant le temps, où le temps n’avait pas cours », c’est cela re-commencer l’enfance. Apprendre à voir les choses telles qu’elle sont et non telles qu’on les aime (ou les déteste). Les choses sont perçues chez l’enfant dans leur intemporalité, comme pure présence au monde et non pas soumise à un devenir.

« Seul parmi les hommes, seront alors capables de retrouver cette perception première de la chose, qui engage le rapport au monde dans sa globalité, celui qui aura su effectuer le re-commencement de l’enfance, et aura ainsi d’un regard libéré, retrouvé l’innocence originelle de ses perceptions, et l’artiste qui aura su faire silence en lui pour montrer non pas j’aime cette chose, mais la voici ».

Pour Heidegger, la pensée de Rilke appartient à l’histoire de la métaphysique, parce qu’elle se situe dans la lignée de ses deux représentants que sont Nietzsche et Schopenhauer : l’intériorisation, le retour à soi. Le langage a pour fonction non de désigner mais de célébrer la chose. Pour Rilke, selon P. Hadot, « la mission orphique du poète est de célébrer les choses terrestres, de glorifier l’existence ».

La parole du poète mais aussi l’œil du peintre – « Le peintre doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait » –, Cézanne en l’occurrence ici, restitue la vision de la chose telle qu’elle est offerte dans l’Ouvert, et que la voit l’animal, ainsi que l’enfant quand il n’est pas arrêté dans son « libre élan », détourné de cette faculté de voir : « car tout jeune enfant, déjà, / nous le forçons à contresens, / nous le ployons à regarder / dans l’Apparence, et non pas dans l’Ouvert, / à la vision de l’animal, si profond » (8e élégie).

L’enfance donc n’est pas une alternative entre l’animal et l’humain, elle est tout l’horizon du projet rilkéen, nous dit Thierry Bénard.

Mais le domaine de l’Ouvert n’est pas un « au-delà du monde » dans lequel se tiendrait une vérité inaccessible. Il ne s’oppose pas et quand l’artiste recrée sa vision du monde, « il donne à voir ce que nous ne sommes pas capables de percevoir parce que nous sommes coupés de l’Ouvert, il doit rendre le visible invisible et l’invisible visible ». C’est ainsi que l’artiste accomplit le re-commencement de l’enfance. Après avoir démontré que le regard de l’artiste et celui de l’enfant étaient identiques, l’autre questionnement de Rilke est : comment devient-on artiste ? « qu’est-ce qui préside au choix, à la décision de devenir artiste, de se consacrer, et de consacrer sa vie à l’art ». Avec pour projet de rédiger un ouvrage sur l’art, Rilke s’est intéressé à la « genèse de vocation artistique, qui trouve son origine dans les sensations et les impressions de l’enfance ».

Artiste est celui qui ne s’est pas laissé détourner de l’Ouvert. La richesse des enfants est un bien fragile que l’éducation viendra troubler. Une fois adulte, parmi les enfants, il y a ceux qui se tourneront vers leur travail et leur sort et ceux qui « ne veulent pas délaisser la nature perdue » (Rilke, sur l’Art). Ceux-là, précise Rilke, « ce sont les artistes, les poètes ou les peintres, les musiciens ou les architectes, solitaires au fond, qui en se tournant vers la nature, préfèrent l’éternel à l’éphémère, les lois les plus profondes aux mobiles passagers… ». Il s’agit de conserver voire de retrouver ce trésor enfoui et de le faire revivre. « Il faut que nous devenions des enfants, si nous voulons atteindre le meilleur » écrivait le peintre Philipp Otto Runge au début du 20e siècle. Le re-commencement est bien là, une tentative de renouer avec un temps de l’Ouvert et non une nostalgie du temps perdu, c’est-à-dire « s’asseoir et regarder comme un chien, sans plus, ou encore se mettre dans la situation de l’enfant qui découvre pour la première fois la nature avec toute l’innocence d’un regard pur et vierge ». L’artiste serait-il donc un enfant qui a refusé de grandir ou bien un adulte qui a conservé l’enfant en lui pour se consacrer à son art ? Les deux sans doute.

Le re-commencement de l’enfance n’a rien à voir avec une recherche d’un passé bienheureux mais plutôt avec une manière d’être. Comme chez Proust, il y a également chez Rilke cette notion de mémoire volontaire et involontaire. L’auteur pense que la maladie est une expérience privilégiée d’éveil à la conscience, par l’altération des perceptions et la modification des sens jusqu’à l’image de notre propre corps à cause de la fièvre qu’elle provoque, et c’est tout ce qui est remis en question dans notre perception du monde, perte de repères et de stabilité, tout vacille et les choses et le monde se fragilisent, deviennent instables. L’angoisse et l’anxiété liées à la maladie font également remonter l’enfance :

« Dans ma lointaine enfance et les fortes fièvres de ses maladies, de grandes angoisses indescriptibles surgissaient, comme devant quelque chose de trop grand, de trop dur, de trop proche, de profondes indicibles angoisses que je n’ai pas oubliées ; et voilà que tout à coup les mêmes angoisses revenaient… » (Correspondance avec Lou-Andréas Salomé).

Expérience déterminante, la maladie lorsqu’elle est évoquée plus tard à l’âge adulte a ce pouvoir anxiogène en lien avec le temps de l’enfance, « expérience de la mémoire involontaire », la découverte terrifiante de « la grande chose » qu’est cette angoisse qui se retrouve identique à celle de l’enfance qui survient lors d’une maladie. L’enfance continuée ou ininterrompue… ? C’est effectivement dans la maladie que nous retrouvons adulte cette attention au monde qu’éprouve l’enfant. On est bien resté le même.

Ce rapport singulier à la maladie occupe une place importante en dépit des angoisses qu’elle engendrait, nous dit Thierry Bénard, car elle était un moyen de re-commencer l’enfance. Autre rupture dans l’évolution de l’individu après celle du détournement de l’Ouvert, mais surgissant cette fois dans le monde des adultes, « elle est un brusque changement d’état qui fait apparaître les choses, les objets sous un jour que nous ne leur connaissons plus depuis que nous avions rompu avec notre enfance », « coup d’arrêt donné au destin », « suspend du temps »…

« Tout adulte bien portant est malade de son enfance » et dans l’état de maladie nous sommes au plus près de la perception juste et authentique des choses.

La quête de l’amour et de l’abandon de toute affectivité, également au centre de l’œuvre de Rilke, cette « indifférence intéressée du cœur » n’est pas souci de soi ni égoïsme mais condition « d’une approche neuve de la matière et du monde », elle est nécessaire à la création. Le refus d’aimer et d’être aimé est davantage un refus de l’asservissement de l’autre, et si s’empêcher d’aimer est impossible, il faut donc partir, comme pour l’enfant prodigue dans la parabole biblique, autre thème fort chez Rilke. « Tout amour est impossible s’il ne s’accompagne d’une certaine distance ».

Vouloir re-commencer l’enfance, accéder à l’Ouvert, à ce monde de l’enfance, libre et solitaire, « sans pourquoi », ce sera accepter cette « grande solitude » dans le respect de l’amour, du divin et de l’Autre.

« Etre artiste, […] c’est faire de son passé une œuvre d’art, c’est réinvestir dans la création les sensations et les émotions de l’enfance ».

Thierry Bénard a été libraire spécialisé en philosophie. Féru de philosophie et de poésie, il s’est pleinement dédié à l’étude de l’œuvre de Rilke depuis de nombreuses années.

 Rilke ou la reprise de l’enfance, janvier 2017, 262 pages, 30 €

BORGO VECCHIO, Giosuè Calaciura, éditions Notabilia/ Noir et blanc, extrait

Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. On l’avait toujours appelé Mimmo.

Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds

Il y avait une pluie fine qui vous trempait, et une légère brume au parfum de sous-bois, jamais vue dans cette ville-là. D’autres brumes dominaient, elles avaient la lourde consistance des fumées des rôtisseries en plein air que le vent de mer brouillait en tourbillons voltigeurs, apportant des odeurs de viande jusque dans les maisons de ceux qui, de la viande, n’en mangeaient jamais. Ils en éprouvaient à la fois un certain plaisir et une certaine douleur. Mais le jour où naquit Mimmo, la brume avait la consistance des contes. C’est ce que lui avait raconté sa mère.

En sortant de la salle d’accouchement, la sage-femme dit au père, Giovanni, que le bébé était cyanosée parce que le cordon ombilical s’était enroulé autour de son cou, mais qu’il allait peut-être s’en sortir. Il fallait courir à l’hôpital des enfants pour vérifier si le cerveau avait été touché. Son père ne comprit pas très ben, mais il fut un peu vexé. Tandis qu’ils emportaient l’enfant dans leur voiture parce que l’ambulance était en panne, son père dit à son compère Saverio que le gamin était déjà un emmerdeur.

Giosuè Calaciura est né à Palerme et il vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit régulièrement pour de nombreux quotidiens et diverses revues. Borgo Vecchio est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi.

DES PAS SUR LA NEIGE, bientôt aux Editions VENTS D’AILLEURS

[…]

Il avait sorti des albums, montré des photos, celles d’une petite fille qui grandissait de l’une à l’autre, une petite fille joyeuse, épanouie dans un milieu qu’on reconnaissait aisément, les plages de Normandie, la Tour Eiffel, le canal du midi. Mirko les commentait toutes avec un plaisir évident, rajoutant pour chacune le regard de celle qui les lui avait confiées et qui venait les contempler chaque fois qu’elle le souhaitait. Jelena ne voulait pas les garder chez elle, elle ne voulait les montrer à personne et surtout pas à Goràn. Mirko était détenteur d’une histoire singulière, celle d’une femme qui avait souffert et n’avait pas su apprendre à vivre hors la violence qu’elle avait subie.

Mirko le savait autant que nous tous : cette guerre s’était déroulée sous les caméras du monde entier, témoins précieux pour démontrer et dénoncer, nous rendant en même temps, complice du voyeurisme de ces crimes de la « purification ethnique » malgré nous. Et la Cour internationale de Justice venait en plus de décréter qu’il n’y avait jamais eu de génocide lors de cette guerre. Il savait rappeler que ce vingtième siècle s’était ouvert sur Sarajevo et refermé sur Sarajevo comme l’avait dit Susan Sontag mais que les crimes se perpétuent et que le viol reste une arme de guerre. Les femmes sont les victimes honteuses et silencieuses de ces crimes abominables toujours plus nombreux dans les conflits qui s’éternisent en ce siècle débutant et ce, malgré les nombreux appels d’Amnesty International. Il disait que les nostalgiques de l’ex-Yougoslavie crient désormais des viva au maréchal Tito, symbole de l’âge d’or d’une pacification des peuples slaves. Ce « Vive Tito » dans la bouche de Mirko qu’on se lançait à la fin de cette maudite guerre des années 90, ce n’était pas rien. Dire qu’on regrettait un dictateur, c’était peu dire, dans cette « poudrière des Balkans », toujours infestée au cœur de l’Europe, étendue aux conflits qui ravagent le Moyen-Orient. Les peuples slaves gardent en eux des siècles de détestation, de guerres et de destructions, les poètes le savent qui l’ont souvent clamé. Mirko connaissait l’âme du peuple slave. Un de leur poète populaire Matija Bećković en avait écrit un texte que Mirko connaissait par cœur dans sa langue et qu’un ami avait traduit en français. Il le gardait comme on garde un secret et l’avait lu au lieutenant Moretti, non sans une certaine tristesse. Intitulé Le poignard, la poésie de ce texte était métaphore angoissante et violente, d’une âpre fatalité. D’après un célèbre récit/Venu du Nord lointain/Les chasseurs de loups/Plongent dans le sang frais/Un poignard à deux tranchants/Plantent son manche dans la glace/Et le laissent dans le désert enneigé./Le loup affamé/Sent, de loin, le sang frais/Surtout grâce à l’air pur et vif /Sous les étoiles hautes et gelées/Et trouve vite l’hameçon sanglant./En léchant le sang gelé/Il se coupe la langue/Et lape son sang chaud/Sur la lame froide./Et il ne sait s’arrêter/Jusqu’au moment où il s’écroule/Gonflé de son propre sang./Si tels sont les loups/Qui sont les plus durs à chasser/Comment sont donc les hommes /Et les peuples entiers/Et surtout le nôtre/qui de son propre sang/Ne peut se lasser/Et il disparaîtra semble-t-il/Avant de pouvoir comprendre/Que ce poignard sanglant/Restera/Comme unique Monument/Et croix /Au-dessus de nous.»

– eux recommencer un jour, eux jamais cessé s’entre-tuer, les jeunes eux savoir, cette guerre toujours continuer dans leur tête. Le vent de la détestation souffle sur le brasier des Balkans, avait dit Mirko, résigné. Une guerre chasse l’autre et nous tous, on oublie, même et surtout depuis que tout est montré aujourd’hui. Et il avait parlé, parlé, la guerre, les silences, ceux des femmes abîmées, des enfants abandonnés, des hommes exterminés, il avait dit ces vies déchirées. Chaque vie est unique, la singularité de celle de Jelena et Goràn tenait à l’exil, au décentrement, à l’éclatement mutique et invisible qui naît en chacun. Jelena avait eu une famille, elle était arrivée en France, seule avec son fils, un fils sans père, un fils qu’elle aurait préféré oublier dans un coin de cette terre maudite. Elle avait eu des parents, morts dans l’incendie de leur maison. Elle avait eu une petite sœur aussi, perdue dans le charnier. (p.275)

[…]

Des pas sur la neige, Editions Vents d’ailleurs, collection Vents noirs, 450 p

Célestina, extrait-inédit#5

Vivre ou grandir loin de ses racines sans retour possible ni transmission coupe de tout repère. Des repères liés à l’évolution d’un pays, des gens et des mœurs par exemple. Nonnette me l’a bien expliqué, elle l’avait vécu tant de fois, c’est ça l’exil, elle dit.  Mes grands-parents avaient laissé derrière eux une île sauvage, aride, ils avaient légué à leurs enfants la vision d’un monde fondée sur ce qu’ils avaient connu dans leur jeunesse au siècle précédent.

Je suis rentrée pour laisser Nonnette à ses souvenirs et lui permettre de se reposer mais pas avant qu’elle me promette de raconter encore.

Ce soir, une surprise m’attend à la maison. Une ultime visite de Ziù Tanino. Arrivé chez sa sœur, par le bateau à Marseille, depuis Olbia, cet oncle adorable et rigolard nous rend visite régulièrement et nous embrasse avec force claquement de lèvres baveuses et répugnantes sur nos joues tendres nous rend régulièrement visite. Mon père, assis à ses côtés, s’impatiente :

— Alors, il arrive ce café ! C’est pour aujourd’hui ou pour demain, si c’est pour demain, c’est pas la peine eh ! Il grince des dents, il regarde le ziù et grimace :

— Ah les femmes, Ziù, eh !

Ma mère grommelle, arrive en trottinant et s’exclame :

— Eh, le bois pas trop vite ton café, qu’il est bouillant ! Et dis pas merci surtout, ça t’écorcherait la langue !

Mon père l’ignore et maintenant qu’il est servi, presse le Ziù de questions sur le pays. Les grèves de soixante-huit ont laissé une trace dans son esprit et il s’interroge sur ce qui a changé ailleurs qu’en France dans cette évolution des mentalités et peut-être, qui sait ? dit-il, en Sardaigne, dont on ne parle jamais à la télévision. Sur les photos du Ziù, des tags géants, des peintures gigantesques envahissent les murs d’Orgosolo, bastion de l’identité Sarde, où vit l’oncle. Elles sont nées sous l’impulsion d’un phénomène social, artistique et politique unique en Europe, explique-t-il, et elles sont emblématiques de l’esprit rebelle qui anime les bergers sardes fiers et libres. Ne voulant pas alors se soumettre aux lois policières du gouvernement, les citoyens, épris d’une forte conscience politique et sociale, ont contesté l’implantation d’un camp militaire sur plusieurs milliers d’hectares. Quelques anarchistes et artistes autodidactes ont commencé à peindre et à inscrire leurs slogans révolutionnaires dans ces belles peintures murales. Le phénomène muraliste d’Orgosolo explose. La ville se retrouve entièrement recouverte de cette production libertaire emblématique de la contestation ancrée dans l’âme sarde qui fait l’attraction touristique de la région. Mon père semble tout étonné de ces nouvelles mais heureux et réjoui tout de même de voir que les gens se révoltent toujours contre la misère et l’injustice. Il en a les larmes aux yeux. Quelque chose le tourmente et il ne peut s’empêcher de poser la question qui lui brûle les lèvres :

— Eh dites-moi un peu, Ziù, les femmes au pays elles portent toujours le foulard noir ou elles sont comme ici, en France, avec la mini-jupe ?

— Mais qu’est-ce que tu dis, toi, il est pas né encore ce jour où les femmes feront ce qu’elles veulent, l’interrompt ma mère, agacée et certaine que l’émancipation n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce patriarcat féroce.

— Ah, tu sais, dit le Ziù, les femmes aussi elles travaillent maintenant depuis que les usines embauchent davantage, c’est ça le progrès, elles aussi elles ont évolué, rajoute-t-il en riant. Et ça leur donne un peu de liberté, la vie change oui.

Mais dans l’esprit de mon père comme dans celui de beaucoup de gens, le fantasme d’une île sauvage et terroriste rejoint le stéréotype d’une terre où le progrès n’arrive jamais vraiment. Entre idéalisation et crainte, l’île demeure longtemps inatteignable et viendra un jour où il fera le voyage et dira :« Que c’est beau la Sardaigne ! » de l’eau plein les yeux, dans sa « nostalgie d’une pauvreté perdue1 ».

1Expression empruntée à Camus

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Sade et ses femmes, Marie-Paule Farina, Editions François Bourin, 2016

SADE et ses femmes
Correspondance et journal
Marie-Paule Farina
Editions François Bourin, 2016

Tout le monde connaît le Marquis de Sade. Tout le monde ? Non. Tout le monde connaît la réputation et le nom lié à cette réputation. Qui l’a lu, et qui a lu ses livres les plus licencieux en est sûrement resté (s’il ne s’est intéressé aussi à l’homme avant l’écrivain), à ce qu’on lui a reproché et ce pour quoi il a été condamné, après avoir laissé une grande œuvre -aujourd’hui en Pléiade- son libertinage et la perversité de ses écrits.

Sade est-il celui qu’on croit ? Pour avoir si souvent exposé des femmes soumises et humiliées dans ses romans, il passe pour l’homme le plus misogyne de la littérature française.

Ceux qui, comme Marie-Paule Farina sont allés un peu plus loin que la lecture de la licence savent que, sous l’épaisseur de la fange dans laquelle on a noyé ce personnage car c’était bien un personnage romanesque, on peut découvrir à travers ses notes, journaux et surtout correspondances qu’il était bien autre chose qu’un pervers, un violeur, un assassin, bref un être dangereux et peut-être même tout le contraire de cela.

Marie-Paule Farina, professeur de philosophie et essayiste s’est intéressée à l’homme, avec tendresse, et a mis un point d’honneur à réhabiliter un individu qui fut sans doute bien de son époque – le XVIIIe siècle n’est-il pas un siècle libertin, licencieux – comme beaucoup d’autres mais qui était, lui, sans fard, pour tout dire, inapte à la dissimulation ; peut-être même était-ce là son principal défaut. Ne rien cacher, tout dire, se montrer au naturel, tel qu’en lui-même, un homme qui aime le sexe et ne s’en cache pas.

Mais avant cela, il a été un bel enfant blond aux yeux bleus, doux et charmeur, charmant et tendre, entouré, beaucoup et beaucoup aimé des femmes nombreuses qui s’occupaient de lui, très tôt.

À travers cette correspondance organisée suivant le déroulé d’une vie au tiers passée en prison, nous suivons le parcours d’un homme d’abord victime de lui-même, de sa naïveté, sa candeur bon enfant, ses étourderies (il parlait trop, disait tout) ses bêtises et ses nombreuses frasques sexuelles, ses amours passionnées et passionnelles (Melle de Lauris, La Colet, Chiara…) , le grand amour qu’il porta à ses femmes, la légale et la maîtresse, toutes deux sœurs, l’une, Renée-Pélagie, laide et l’autre, Anne-Prospère, très belle, une passion qui fit écrire à cette dernière bien imprudemment : « Je jure à Mr le Marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui », et finira au couvent ; et sa meilleure amie Milli Rousset et encore tant d’autres, puis enfin la dernière, Constance.

Il fut surtout victime d’une abominable belle-mère instigatrice de tous ses procès et d’un acharnement du sort qui a fait que, souvent, les femmes qu’il aimait tant, se sont retournées contre lui.

L’auteur de cet essai dessine le portrait d’un homme qui fut plus victime que bourreau, plus tendre que sadique et, victime décidément innocente ou, comme il le disait lui-même, s’il est vraiment coupable de ce dont on l’accuse, dans ce cas, il ne paie pas assez, s’il est innocent, c’est bien trop cher payé.

Insolent et enfantin, pétillant de gaieté, les femmes le recherchent. Son château de Saumane où il a passé son enfance n’a rien à voir avec celui des 120 journées de Sodome, c’est plutôt « le rêve d’un château originel » médiéval et provençal, celui de la Laure de Pétrarque qu’il lit inlassablement depuis sa prison.

« Je suis comme un enfant, je lis tout le jour et la nuit je songe » écrit-il à sa femme.

Certes sa vie intime ne fut pas des plus sages et il ne niait pas aimer le sexe et la luxure. Il tenait un journal de ses masturbations et des pratiques des prostituées qu’il aimait regarder « en disciple des Encyclopédistes de Diderot, amateurs de « curiosités » ». Aujourd’hui on en rirait… quoique les censeurs ne sont-ils pas toujours à nos portes, prompts à nous empêcher d’en rire ?

« […]Oui je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier. […] Je suis libertin, mais j’ai sauvé un déserteur de la mort, abandonné par tout son régiment et par son colonel. Je suis un libertin, mais aux yeux de toute ma famille, à Evry, j’ai au péril de ma vie, sauvé un enfant qui allait être écrasé sous les roues d’une charrette emportée par des chevaux, et cela en m’y précipitant moi-même. Je suis un libertin, mais je n’ai jamais compromis la santé de ma femme. Je n’ai point eu toutes les autres branches du libertinage souvent si fatales à la fortune des enfants : les ai-je ruinés par le jeu ou par d’autres dépenses qui aient pu les priver ou même entamer un jour leur héritage ? Ai-je mal géré mes biens, … ai-je en un mot, annoncé dans ma jeunesse un cœur capable des noirceurs dont on le suppose aujourd’hui ? … »

Il demeure un enfant quand, emprisonné, il demande à ses femmes (la sienne et Milli qui lui écrivent régulièrement) de le faire rire, de lui raconter des fariboles et rajoute-t-il : « que suis-je ici sinon un enfant » » « il faut avoir de dix à quinze ans pour être ici. Moi, tel que vous me voyez, je n’ai que onze ans ; aussi je m’en trouve fort bien »

« Dès Vincennes, [c’est à dire, dès sa première détention, ndlr], et quoi qu’il en coûte, Sade veut être cet enfant résolu qui rit et dit « j’aime » quand on le déshonore ou lui donne les verges… et certains sont encore assez aveugles aujourd’hui pour le prendre au mot et ne pas voir ses larmes. », précise Marie-Paule Farina.

Avec les lettres de Milli, Sade s’amuse en effet comme un enfant quand elle lui conte des fariboles ou lui donne des cours de provençal. « Vous avez fait de moi un rossignol. Il faut que je chante ou que je meure ». Quelle phrase magnifique !

Au fil des correspondances, tendres, touchantes, malheureuses, colériques, drôles avec ou sans retenue, toujours sous le joug de la censure et marquées par la présence en filigrane des censeurs auxquels parfois les uns et les autres s’adressent, le style de Sade va se lâcher, s’agacer. Sa femme lui en fait reproche car ses facéties lui font retarder selon elle, un peu plus sa sortie, étant donné que c’est principalement à cause de son supposé comportement dépravé qu’on l’a emprisonné.

Ces mêmes censeurs dont la bêtise va jusqu’à lui refuser Les Confessions de Rousseau et laisser passer Lucrèce et les dialogues de Voltaire. « Partez de là, messieurs, et ayez le bon sens de comprendre, en m’envoyant le livre que je vous demande, que Rousseau peut-être un auteur dangereux pour de lourds bigots de votre espèce, et qu’il devient un excellent livre pour moi. »

Au fil des mois, des années, l’emprisonnement sensé le soigner de sa perversion n’aura fait qu’aggraver son cas, libérant de plus en plus son malheur et sa révolte contre ces hypocrisies, cette injustice dont il est victime quand des hommes bien pire que lui se cachent pour des turpitudes plus graves.

Par bigoterie, par jalousie, par méchanceté ou même cruauté, Madame la Présidente l’a fait emprisonné dès le début sur de faux prétextes liés à ses activités sexuelles (prostituées).

S’adressant aux censeurs il dit : « vous avez imaginé faire merveille, je le parierais, en me réduisant à une abstinence atroce sur le « péché de la chair ». Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise, ça commençait à se passer, et cela sera à recommencer de plus belle. Quand on fait trop bouillir le pot, vous savez bien qu’il faut qu’il verse. Si j’avais eu Monsieur le 6 (n° de sa cellule), je m’y serais pris bien différemment, car au lieu de l’enfermer avec des anthropophages, je l’aurais clôturé avec des filles ; je lui en aurais fourni un si bon nombre que le diable m’emporte si, depuis sept ans qu’il est là, l’huile de la lampe n’était pas consumée ! »

À chacune de ses premières sorties de prison, sa belle-mère trouvera un prétexte pour le faire de nouveau emprisonné, voulant le séparer de sa famille à laquelle il aurait pu nuire. À chaque fois il perdra beaucoup de ses livres, de ses manuscrits, de ses biens et de ses amis.

L’accumulation de malchance se poursuivra et il écrit ainsi à son avocat : « la journée du dix m’a tout enlevé parents, amis, famille, protections, secours, trois heures ont tout ravi autour de moi, je suis seul ».

Plus tard, avec la Révolution, le château sera pillé, il se retrouvera ensuite dans un grand dénuement et ce sera dans cette période que, pourtant, il publiera ses plus grands textes.

Même si on entend peu la Présidente, sa belle-mère, dans ces pages de Correspondance, elle est omniprésente, car c’est elle l’instigatrice de tout son malheur et elle vampirise chacune des pages de cet ensemble, elle plane sur la vie de cet homme qui jamais n’a eu de véritables mauvaises pensées à son encontre et était tout à sa merci.

Très jeune, il avait appris à faire confiance aux femmes qui l’ont cajolé, entouré, aimé plus que de raison. Il en est devenu le jouet bien plus que le contraire. Ses écrits ne sont que libération d’une souffrance et quelle meilleure vengeance pour les femmes que cette vie dévouée à l’écriture dénonçant l’ignominie de certains hommes.

« Femmes, lisez de toute urgence, un homme tendre qui fait, le sourire aux lèvres, l’apologie du vice, ça libère dans un éclat de rire des hommes noirs qui, le couteau à la main font l’apologie de la vertu. » nous dit Marie-Paule Farina en conclusion.

*****

« Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de la famille, vont vous faire croire que j’aime le sexe ; vous ne vous tromperez pas, je l’aime beaucoup, non comme vous l’entendez peut-être. Les lois de mon pays permettent le divorce et, cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n’ai jamais eu que cette bonne amie et n’en aurait sûrement point d’autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités ! »

Sade, Aline et Valcour, La Pléïade, t.1, p. 616 (cité par MP Farina dans son ouvrage)

lien vers l’ouvrage sur le site de l’éditeur : Editions François Bourin

lien vers un entretien avec Marie-Paule Farina  sur le site consacré à Sade :

entretien avec Marie-Paule Farina

Un froid sec #20

Ecoutez, lisez cet extrait de Un froid sec de Anna de Sandre, inédit

Anna de Sandre

  LE CRI DÉCHIRA L’AIR ET ILS CESSÈRENT LEUR JEU ; LE GROS MATTEO reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit…

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Un froid sec #25

suivez les écrits lumineux d’Anna de Sandre, mon amie écrivaine

Anna de Sandre

e6424b8fe800e68bf60b5fa92389cded  Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant. Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec…

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W. H. Auden – Funeral Blues

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Donnez un os au chien, qu’il cesse d’aboyer ;
Faites taire les pianos ; au son sourd du tambour,
Faites sortir le cercueil, faites venir le cortège.

Que tournent dans le ciel des avions en pleurs ;
Qu’ils y griffonnent les mots IL EST MORT.
Qu’on mette des nœuds de crêpe au cou blanc des pigeons ;
Des gants de coton noir aux agents de police.

Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
Ma semaine, mon travail, mon dimanche, mon repos,
Mon midi, mon minuit, mon dire, mon chant ;
Je croyais que l’amour était pour toujours : j’avais tort.

A quoi bon les étoiles à présent ? Eteignez-les toutes !
La lune, qu’on la remballe ! Qu’on décroche le soleil !
Videz-moi l’océan ! Déblayez-moi ces arbres !
Car rien de bon jamais ne peut plus arriver.

*

Stop…

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SUR LES OSSEMENTS DES MORTS, Olga TOKARCZUK, Ed. Noir sur blanc

Une vieille dame ingénieure des Ponts et Chaussée à la retraite, deux chiennes, des hommes portant tous des surnoms, ceux qu’elle leur a donnés par affection, « Dyzio », « Matoga », « Bonne nouvelle », « l’Ecrivaine », ou le plus souvent pour marquer le peu d’intérêt qu’elle leur porte, « Grand Pied », « le Commandant », « Manteau noir », et même « Paul Newman »  entre autres ; la poésie et d’abord celle de Blake qu’elle traduit avec son complice et ancien élève, de la nature à foison, de l’astrologie érudite et puis des meurtres… Les uns après les autres, les hommes tombent de manière étrange sous les yeux des biches et des sangliers et, selon la théorie de notre « détective » en herbe, Janina Doucheyko (surtout ne pas l’appeler « Janina «!), du fait d’une vengeance concertée entre tous les animaux de la forêt.

A quoi tient la fascination du lecteur pour ce petit roman délicieux ? Serait-ce pour ses références singulières et justes en astrologie ? … Si toutefois, on en comprend les subtilités (j’ai une pratique de «35 ans en ce domaine, et ce livre m’a passionnée). Ou pour ses références entomologiques… ? Bien mieux encore, car c’est pur régal, pour l’humour décalé, la maîtrise de l’écriture et la construction de ce personnage, sa présence forte et hypnotique, un peu dingo et, disons-le, attachante jusqu’à la dernière page. Comme tous ces êtres qui aiment profondément la nature, lui préférant la fréquentation des bêtes à celles des hommes, notre Madame Doucheyko est un être sauvage et lucide sur l’espèce humaine, profondément pessimiste et désabusée.

Si vous lisez ce polar fascinant, vous apprendrez l’intérêt de comprendre ce qui relie l’infiniment petit et l’infiniment grand, « la perfection avec laquelle ce qui se trouve en bas s’accorde avec ce qui est en haut » grâce à quelques rudiments d’astrologie savante, les mystères de la traduction d’un poème de Blake, à reconnaître un cucujus vermillon ou encore à confectionner une soupe à la moutarde !

EXTRAITS

« Ce jour-là, avant de me remettre au travail, j’avais sorti de ma poche le papier froissé sur lequel j’avais noté les données concernant Grand Pied, afin de vérifier si sa mort était venue le prendre au moment opportun. En tapant la date de sa mort, j’ai regardé la feuille avec attention. J’ai d’abord jeté un coup d’oeil sur Saturne. Dans un signe fixe, Saturne est souvent le significateur d’une mort par étouffement, par strangulation ou par pendaison.

Sur l’horoscope de Grand Pied, j’ai dû peiner pendant deux soirées entières et lorsque Dyzio m’a passé un coup de fil, j’ai été obligée de le dissuader de me rendre visite. Sa petite Fiat se serait enlisée dans la neige et la gadoue. Que cet adorable garçon reste chez lui, dans son hôtel ouvrier, à traduire Blake en toute tranquillité, transformant dans la chambre noire de son cerveau les négatifs des mots anglais en phrases polonaises. Il vaudrait mieux qu’il vienne vendredi, je pourrais ainsi tout lui raconter en lui présentant pour preuve la conjonction précise des étoiles. »

« Comme j’avais mon tour habituel à faire, j’ai décidé de joindre l’utile à l’agréable et d’accompagner Boros dans la forêt. Grâce à lui, les troncs d’arbres me dévoilèrent leurs mystères. Les grumes les plus ordinaires étaient en fait le royaume de diverses créatures qui y creusaient couloirs, chambres et passages dans lesquels elles déposaient leurs œufs précieux. Les larves n’étaient certes pas très jolies, mais j’étais émue par leur crédulité : elles confiaient leur vie aux arbres sans même se douter que ces grandes plantes immobiles étaient au fond très fragiles et entièrement dépendantes de la volonté humaine. »

L’heure présente, Y. Bonnefoy


Regarde !

Un éclair envahit le ciel, ce soir encore,

Il prend la terre dans ses mains, mais il hésite,

Presque il s’immobilise. S’est-il cru

 

Une phrase, une signature, non il chancelle,

Nous le voyons qui tombe, illuminant,

Dans les bras l’un de l’autre,

Sommeil et mort.

 

L’éclair, une illusion,

Même l’éclair.

 

Une illusion, la forme

Qui se déploie, un rêve

Qui enlace la forme, et va tomber

Avec elle, brisée,

Dépossédée de soi, à ces confins,

Là-bas, de notre nuit d’ici,

L’heure présente.

 

Regarde, vois.

 

L’heure présente, Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard

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