LAME DE FOND, roman noir/fantastique

Le long extrait que vous allez lire est un chapitre en son entier de mon roman LAME DE FOND, un roman noir/fantastique que je n’ai pas encore proposé.

4e de couv : La vie d’un écrivain, c’est pas ce qu’on croit. Personnage à la conscience tourmentée, victime de son imagination, Paul Clemens est un écrivain feuilletoniste au carrefour de sa vie. Au moment où il veut mettre un terme à sa carrière, Paul Clemens va faire une rencontre terrifiante et de plus en plus envahissante.
C’est alors qu’ il tombe amoureux de la mystérieuse Lisa.

Lame de fond est un roman noir entre fantastique et suspense psychologique.

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Paul Clemens

15 juin

Depuis cette intrusion du rêve dans ma réalité, la fièvre ne me quitte pas. Ce matin, mon chef et mes collègues me croiront encore en retard mais je suis incapable de me lever, c’est décidé je ne retourne pas au bureau. C’est l’occasion tant attendue d’une réelle mise au point. À presque cinquante ans, célibataire et sans enfant, contrairement à toute attente, mon horizon se limite de plus en plus. J’ai quelques économies, pas de quoi partir vivre les doigts de pied en éventail sur une île mais peut-être pour prendre quelques vacances et essayer de démêler ce nœud d’ennui qu’est ma vie actuelle, faire taire quelques fantômes en prenant un peu de repos. Un certain nombre de choses vont changer, à commencer par mes écrits qui, à mesure que le temps passe, me laissent une impression d’inachevé. Ecrire depuis des années du roman feuilleton, c’est en fait raconter la vie de quelqu’un d’autre en oubliant la sienne et, d’un épisode l’autre, demeurer dans cette attente dans laquelle on plonge le lecteur. Le suspens devient d’autant plus intolérable qu’on n’ose plus y mettre un point final. La vie elle même n’est-elle pas une aventure ? Avec ses rebondissements et ses recommencements, un cycle qui finit inévitablement ? Aussi, l’idée d’abandonner l’écriture de cette série me donne-t-elle encore plus la sensation de tomber dans le vide ? Pourtant, il faut que je me décide à me débarrasser de lui.

Hermann Paterne est devenu gênant, trop gênant. À vivre ainsi, à ses côtés depuis si longtemps, il a fini par faire partie de moi. L’être que j’ai créé a une œuvre, celle que j’ai voulue pour lui, qui empiète sur ma vie, bouffe mon oxygène. Mais les livres qu’il a écrits ne sont-ils pas aussi ma création ! Je le porte comme on porte un manteau trop grand. Il me faut ôter le manteau, déposer la charge qu’il représente dans ma vie. Il n’y a qu’une solution : il doit mourir ! Je devais prendre cette décision sans état d’âme. Il n’est qu’un personnage de papier, après tout. Enfant déjà, quand je fabriquais de petits bateaux avec l’écorce des arbres, une fois que je les avais mis sur l’eau et qu’ils avaient trouvé le courant, j’allais les rechercher en gambadant le long de la rivière et ne me résignais pas à m’en séparer. J’étais tout autant incapable de les détruire ou de faire autre chose avec ce qui n’était en réalité que des bouts de bois au départ. Ils prenaient dans mon imagination l’allure des plus grands mâts et me donnaient un sentiment de puissance. Je les voyais chargés d’êtres et de choses voguant sur les plus grandes mers. Une fois, mon père, après avoir fait trois trous à l’intérieur, avait transformé une de ces petites barques en un instrument de musique dans lequel il soufflait, faisant sortir un son pourtant des plus harmonieux. D’abord fasciné par la métamorphose qui venait de s’opérer sous mes yeux d’enfant, et sous le charme des sons qui sortaient désormais de mon trois mâts, j’avais d’abord souri puis j’avais éclaté en sanglot. J’éprouvais une immense tristesse à l’idée que mon bateau n’était plus désormais qu’un objet quelconque qu’on finirait par oublier dans un tiroir ou qu’on jetterait à la poubelle. Mes barques, je disais, quand elles partaient sur les rivières transportaient les rêves de tous les enfants. C’était la même chose lorsque je faisais des constructions dans le sable ou des châteaux de cartes, je ne supportais pas l’idée de voir la marée les démolir. Perfectionner jusqu’à l’obsession oui, mais détruire m’était impossible !

Jusque là je n’ai jamais envisagé que tout comme moi, il vieillissait. Je pourrais le faire mourir de vieillesse. Je risque d’attendre un moment. À cinquante ans, on n’est plus vieux aujourd’hui. De maladie ? d’un arrêt cardiaque? Son addiction à l’alcool l’y conduira sûrement. Mais là encore, je ne peux pas attendre. Un suicide ! Tentant mais moralement inacceptable. Qu’il fasse partie ou non de mon imagination, de mes rêves ou de la vie même, m’appartient-il de décider de son sort ? Ah mais quelle ingratitude ! Il sera bien capable de passer à la postérité, comme ces artistes maudits qui hantent l’Histoire de l’Art et aussi de la Littérature.

Les événements prennent une tournure de plus en plus inquiétante.

Ce difficile dilemme me paralyse, amplifie ma fièvre. Je reste immobile, incapable de bouger un cil. Pendant plusieurs jours, je reste ainsi sans m’alimenter, sans dormir et même sans écrire sauf dans ma tête évidemment. Je suis comme possédé, prisonnier d’un être de papier. Ma vision des choses se rétrécit lentement. Je ne parviens plus à définir les contours de ma propre existence, je perds peu à peu tous mes repères. Tout remonte en moi comme une vague à la surface du monde. Ma vie est un énorme gâchis, mon corps immergé, ballotté, afflue sur ses rives et je sombre dans la torpeur qu’amplifie un début d’été assommant sur la capitale. Plus aucune énergie ne circule en moi. C’est l’heure des bilans. J’écris depuis un certain nombre d’années maintenant. Comme beaucoup d’écrivains modestes, j’ai connu des moments difficiles matériellement. De quoi cette peur est-elle maîtresse ? Est-ce l’idée de tourner une page ? La peur du manque, celle de me retrouver sans plus rien à quoi me raccrocher  ?

J’ai appris de mon éducation à me passer de beaucoup de choses et je ne suis pas foncièrement matérialiste. La société de consommation ne m’a jamais attiré dans ses filets. Aussi je ne souffre pas de ne rien posséder, et si parfois il m’a été difficile de me nourrir ou de payer mon loyer, je gardais toujours l’espoir de jours meilleurs et les choses, toujours, s’arrangeaint d’elles-mêmes. Pour cette raison et quelques autres, j’ai fini par préserver mon indépendance et j’ai consacré tout mon temps à l’écriture. Mon existence ainsi me satisfaisait. Tant qu’on croit encore en quelque chose, la confiance demeure. Mais l’illusion parfois s’estompe, on en sort alors comme d’un mauvais rêve, engourdi et honteux. Cette fois, je me retrouve au bord d’un vide abyssal. Au-dessus de ce gouffre, je me lâche des deux mains.

Si ma vie affective est banale, c’est aussi par choix. Je ne suis pas à proprement parler un bel homme mais je peux dire sans flagornerie que je plais. Et jusqu’à une certaine époque pas si lointaine, j’ai toujours été heureux de croiser de temps en temps une jolie femme, avec laquelle, sans jamais partager le quotidien, j’ai envisagé de vivre une belle histoire. Hélas, le plus souvent, il fallait se rendre à l’évidence. Il y a peu de place pour une femme dans ma vie, une vie que je ne veux pas partager. Seul brin de lucidité bien confortable où s’inscrivent mes certitudes en matière de sentiment. Parfois, ce qui commence comme une belle histoire souvent passionnée voire passionnelle se termine en épreuve cruelle dont l’un et l’autre nous ne pouvons qu’accepter la fatalité au prix d’une grande souffrance. Si la vie à deux pose quelques problèmes au quotidien, c’est que chacun a appris, et ça remonte à loin, à chercher dans le regard de l’autre une dépendance. Je retourne alors à mon écriture et lorsque je suis en veine, l’alcool aidant, je finis par l’oublier elle et les autres… Et je me consacre entièrement à mon travail. Néanmoins, ma passion pour les femmes rivalise bien trop souvent avec l’écriture pour que ma vie en soit des plus sereines. L’écrivain ou l’artiste sait, plus ou moins consciemment que sa quête existe déjà au plus intime de son être. Fatalement, quand la malédiction de l’écriture s’installe, celle-ci devient une maîtresse impitoyable, tyrannique toujours bien qu’inconstante et fragile souvent. La mienne est tourmentée et fougueuse, même si je n’ai pas eu à me plaindre de sa fertilité jusque-là. Elle a fini par installer dans ma vie une certaine quiétude. À partir du moment où j’ai commencé à écrire régulièrement, elle m’a procuré quelques dividendes et je n’ai jamais vraiment vécu de pannes. Le désir de tout arrêter instaure une angoisse du fait des résistances de celle-ci à se laisser abandonnée.

J’ai donné à Hermann Paterne ces caractéristiques, les ai même décuplées. Lui assignant la brillante carrière d’un universitaire qui a réussi doublement son parcours d’écrivain prestigieux, son expérience est la mienne. J’ai sublimé celle que j’ai toujours rêvée d’avoir. On a, lui et moi, beaucoup appris de ce milieu complexe qu’est le monde de l’édition et où chacun essaie de tirer la couverture à soi. Son œuvre est considérable en qualité sinon en quantité. Il a consacré sa vie à l’écriture, n’est ni heureux, ni malheureux. Et c’est bien moi qui en ai décidé ainsi. Il incarne le mythe de l’écrivain qui a réussi sa carrière, sa vocation. Hélas, on le sait moins, sacrifiant tout derrière lui, y compris sa vie.

Le blocage dans lequel je suis installé n’a aucun lien avec ma productivité. Je me suis enchaîné à ce personnage en acceptant d’en raconter sa vie dans les plus menus détails. J’ai satisfait ainsi le voyeurisme intellectuel de notre société post-moderne, l’aisance de ma plume a fait le reste. L’individualisme de notre époque installée avec complaisance dans un tel mépris d’elle-même, il n’est pas difficile de donner en pâture un de ces individus fin de siècle pour satisfaire la morbidité ambiante. Je n’ai pas été le seul à deviner qu’après l’exhibitionnisme de la télé-réalité, l’univers de l’écrivain deviendrait à ce point intriguant que chacun voudrait aller y voir d’un peu plus près. Le nombre de prétendant au métier d’écrire augmente chaque jour. Plus personne n’a le temps de lire, trop occupé à écrire. Douce ironie, redoutable gageure. D’ailleurs, on préfère s’abreuver de séries télévisées (il y en a de très bonnes du reste, qui sont d’une infinie stimulation sur la créativité d’un écrivain) et on calque les productions écrites sur les schémas qu’elles proposent. On ne s’étonne même plus de ce que l’auteur aille puiser dans les faits divers les plus sordides pour nourrir un peu plus les zones d’ombres de chacun. Quant à moi, j’ai choisi avec Hermann Paterne, de donner à lire une de ces vies des plus banales et dépouillées, chacun pouvant ainsi se réconforter d’y trouver plus malheureux que soi. Je n’ai pas du tout imaginé au départ que la vie d’un tel homme puisse trouver un si grand public, s’agissant d’un écrivain. Du coup, moi-même, je trouve quelque satisfaction et me console de ne pas être devenu le grand écrivain que j’y décris, lequel, privé d’amour, n’est pas plus heureux. Pris au début par la curiosité, je m’en suis bien trouvé mais très vite j’ai eu, le cœur au bord des lèvres, ce goût de sang et de merde, dans lequel aiment à se prélasser certains, préférant le plus souvent se poser en victime souffrante, s’en remettant à la fatalité…

Il est temps d’en finir. Et cela vaut aussi pour Hermann Paterne. Là où je dois recommencer une autre vie, lui doit achever la sienne. Avec Hermann Paterne, j’exprime aussi la fin d’un monde.

Je sors de mon engourdissement. Ma décision est prise. Au terme d’une vie tourmentée, Hermann Paterne est parvenu à un degré de popularité tel, qu’il a conquis mon public plus sûrement que je ne l’ai fait moi-même. Le dernier chapitre sera donc rédhibitoire pour lui… et libérateur… pour moi. Heureux d’avoir envisagé une issue, je rédige les grandes lignes de mon synopsis final, et je sombre enfin dans un sommeil des plus profonds.

caillou, eau, eau agitée

Célestina, extrait-inédit#6

Hanno prese la nave…per lavorare…

Je regarde Nonnette qui, s’est enfin décidée à me parler, me dire, ce qu’on ne m’a jamais raconté. Son regard est mélancolique. Elle a commencé en italien mais je sais. Et elle sait aussi Nonnette, lorsqu’elle se met à parler en italien, et non plus dans ce mélange de sicilien-sarde-italien baragouiné chez nous, qu’elle est toute disposée à raconter. Alors, je reste silencieuse, parce que j’ai appris à retenir ma langue quand je veux quelque chose et là, je veux être sûre d’avoir toute l’histoire. Je fronce les sourcils et je me mors la lèvre inférieure, exprimant à la fois mon inquiétude et surtout pour signifier à Nonnette, une forme de concentration.

Dans nos familles, tu sais, on ne parle pas beaucoup et on ne transmet pas grand chose non plus, c’est comme ça. Et puis il y a des périodes de nos vies qu’on préfère oublier. Quand ils sont arrivés en France, les Italiens, ils étaient bien obligés de se taire et de faire profil bas, pour avancer sous le regard de ceux qui les voyaient arrivés en « envahisseurs » -et on pouvait les comprendre, ceux-là, tant ils sont arrivés en nombre. Il faut avoir vécu certaines choses de l’intérieur pour savoir de quoi on parle. Ils n’ont pas parlé ? Et alors ? Eh ! Que pouvaient-ils bien raconter à leurs enfants qui les aurait fait se sentir plus mal et aurait été plus difficile à entendre, parfois à supporter, surtout cette honte d’avoir fui un pays où sévissait la misère… Pourquoi entraîner ceux qu’on aime dans notre détresse et notre souffrance ? Est-ce que parler a jamais sauvé quiconque ? « Da noi, si dice : la migliora parole è quella che non si dice » (chez nous, on dit : « la meilleure parole est celle qui ne se dit pas »)

Nonnette pose ses mains sur ses genoux et m’invite à m’asseoir confortablement à ses pieds sur le petit coussin brodé qu’elle prépare dans ces circonstances et s’apprête à ouvrir le grand livre du silence et de l’oubli qui porte son histoire et celle de ma famille.

— Et d’abord il faut que je te dise… Chacun de nous tous en ce monde, porte une histoire singulière et unique et, tu dois comprendre que moi aussi, qui ne suis pas née dans ce pays, je ne te donnerai que des miettes, parce que ce serait trop long et puis que parfois, c’est mieux de ne pas tout savoir. Mais pour les tiens comme pour moi, notre histoire en France, commence vraiment en cette année 1925, une année médiane dans l’immigration italienne commencée au milieu du siècle précédent et que tes grands-parents ont vécu en silence comme il était de règle chez les anciens, peut-être pour oublier, tourner une page de leur vie comme on tourne celle d’un livre. Ton père, tu peux pas lui en vouloir de ne t’avoir rien raconté, à lui non plus, peut-être, on n’a pas tout dit. Installe-toi bien, ça va être un peu long.

« Le bateau s’éloigne de la côte dans la brume noire effilochée de cumulus sous une pleine lune qui sourit en se reflétant au milieu des tourbillons d’écume. Dans le sillon du ferry qui avance dans la mer, toutes lumières éteintes et silencieusement, s’enfuient les derniers souvenirs de tout un peuple déplacé avec le consentement de son gouvernement vers des terres où il est attendu. Il y a parmi ceux-là qui, trop pauvres pour la leur de terre, ont accepté de changer la trajectoire de leur vie, Beppe, un homme de vingt et quelques années, ton grand-père. Sur le pont, il fait froid, personne ne s’y attarde, seuls quelques-uns regardent par dessus la lagune les dernières lumières de la ville portuaire qu’ils ont rejoint ce matin de bonne heure pour être les premiers à remplir leurs papiers d’embarquement.

Adiosu. Adiosu, cara Sardinia mia, dai1...

La côte défile, sous la bruine, glissant d’Olbia vers Cala Gonone, laissant derrière elle un port poussiéreux remplis d’êtres anxieux secouant leurs mouchoirs, dans un lamento s’effilochant dans l’air enténébré. À l’horizon, les toits roses plongent dans l’obscurité d’un ciel marbré qui s’étire de l’orange au violet, glisse sur les falaises de porphyre rouge, et les stèles grises aux anfractuosités profondes qui se jettent dans la mer frénétiquement. Demain dans la matinée, il sera à Marseille, en France. Il ne sait pas encore quelle nouvelle vie l’attend mais il sait que rien ne sera plus comme avant.

1Adieu, adieu, ma chère Sardaigne, allez…

image prise sur le site Altritaliani

Un froid sec #20

Ecoutez, lisez cet extrait de Un froid sec de Anna de Sandre, inédit

Anna de Sandre

  LE CRI DÉCHIRA L’AIR ET ILS CESSÈRENT LEUR JEU ; LE GROS MATTEO reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit…

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Célestina, extrait-inédit #4

Celestina, vieni qui, dai !

Ma mère crie dans le vent contraire et je fais mine de ne pas l’entendre. Je cours de plus en plus vite pour fuir ses appels et j’arrive haletante aux abords des caves de la cité.

— Tu les as ?

Je regarde les deux garçons qui me font face, les poings sur les hanches et le regard courroucé. Je leur tends deux paquets de cigarette que je viens de voler à mon père. Ils s’en emparent et repartent à toutes jambes vers la cité voisine. Je reste immobile et stupide, avec ce sentiment diffus d’avoir accompli un double exploit. J’ai sauvé au moins temporairement mon père de ce danger que représente pour lui la cigarette et ai échappé de justesse aux récriminations d’une mère persuadée d’avoir mis au monde un monstre de fille vicieuse qui court après les garçons.

Ces deux-là m’ont obligée à voler, à mentir mais je m’en fiche. J’ai déjà pris les offenses de ma mère tant de fois ; quant aux garçons, j’espère avoir regagné un peu de terrain sur leurs exigences en les empoisonnant un peu plus vite avec ce tabac qui bousille la vie de papa. De toute façon, je vais encore être punie et j’en ai pour quelques jours encore à ne pas sortir et donc à les éviter sauf sur le chemin de l’école. Les garçons, je les déteste et si je pouvais tous les tuer, je crois que je le ferais. Ma mère, elle croit ce qu’elle veut. De toute façon. Pour ce que ça change. Dans cette maison, j’ai droit à rien, je peux rien faire, rien dire. Je suis une fille.

La petite fille sans peur-statuebronze-©The Federalist

Célestina, extrait-inédit#3

extrait n°3

Depuis qu’elle s’est réconciliée avec Nonnette, maman l’invite une fois par semaine à boire le café. Nonnette arrive en soufflant et avec beaucoup de difficulté se pose sur la chaise que lui tend ma mère.

— Vous n’avez pas bonne mine, vous ? Lui dit ma mère en la voyant toute rouge.

— Oh c’est que je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, tu sais bien…

Cummari, dicitimi na cosa1, commence ma mère dans sa langue, pour détourner la conversation -parce que, si Nonnette connaît tout de ce qui se passe dans la rue, pas question de l’entendre parler de ce qu’elle fait la nuit.

—Vous avez appris ce qui est arrivé à ces pauvres Alicanti ?

Nonnette finit de boire son café mais avant qu’elle réponde, ma mère poursuit :

—Si c’est pas malheureux, ils ne pouvaient plus payer, les pauvres, ils leur ont tout pris, ils n’ont même plus de toit. Reste la famille, eh… tenez, reprenez du café pendant qu’il est encore chaud.

—Pas trop, merci, dit Nonnette, qu’après je vais être énervée.

Ma mère remplit de nouveau sa tasse de ce breuvage que je trouve fort écoeurant et qu’elle fait chauffer sur le poêle, le retirant juste avant l’ébullition en s’exclamant « café bouillu, café foutu », chaque fois qu’elle se laisse surprendre. Plutôt rarement car il ne faut pas jeter le café et il est à surveiller donc « pire que le lait sur le feu ». Beurk, je pense. Tana intercepte ma grimace et je l’entends énoncer sa sempiternelle phrase.

— Le café c’est comme ça qu’il faut le boire, serré, tu l’aimeras quand tu seras plus grande. 

notes :

1 Commère, dites-moi une chose (sicilien)

All-focus

Célestina, extrait-inédit#2

L’établi du vieux est une vaste pièce sombre, sans fenêtre. Une pièce noire. On ne voit pas bien ce qui s’y trouve. Quand les yeux s’accoutument aux ténèbres, on peut voir son vieux vélo, dans le coin à gauche, avec lequel il se déplace partout. Des chambres à air de rechange, des outils à l’acier tranchant, des balais de paille, des vieux clous rouillés, tout un fatras de choses qui n’intéressent pas les petites filles dit Fabrizio, pour ce qu’il en sait, parce que moi Celestina, je sais quel usage maléfique je ferais bien de ces vieux clous rouillés. Cette odeur qui incommode, c’est une odeur de camphre ou d’essence, mais aussi une odeur aigre, une odeur de renfermé, celle qu’il porte sur ses vêtements et ses mains velues aux tenailles obsédantes. L’étau est à droite en entrant, le soleil l’éclaire en premier quand il ouvre la porte qui grince toujours comme un signal, un avertissement. Son rire idiot, coincé entre connivence et gourmandise, un rire bas qui se voudrait complice pour se donner une contenance et puis, ses mains sur l’étau qui joue avec, clic-clac, clic-clac, des mains de géant qui avancent, tremblantes et te retiennent par le bas de ta jupe quand tu essaies de t’échapper. — Viens fillette, je n’ai jamais fait de mal à personne, moi.

Derrière, le jardin est peuplé d’arbustes, d’herbes folles et de fleurs sauvages à profusion, la sauge et la menthe le parfument délicatement, deux néfliers verdoyants font de l’ombre à la cour en pierre neutre cimentée qui donne sur un autre jardin, où se déploie le potager, tomates et salades que bordent la patience et les orties et au fond le poulailler. Sous un soleil incandescent qui aveugle, je sors de l’établi, je le suis jusqu’au poulailler, en silence. Les poules ont pondu, les œufs sont encore tout chauds, les lapins sont là aussi, plus silencieux et plus dociles. Il joue à faire peur aux poules, leur donnant des noms idiots, mimant leurs cris d’effarouchées, méprisant. La mémé observe par la fenêtre, immobile, silencieuse, tourmentée. J’ai cinq ans, six, puis huit ans… Il porte parfois un chapeau ou une casquette sombre qui lui donne l’air d’un bandit et une veste bleue de chine, ou une salopette bleue de travail, une chemise à carreaux. Il tient ma petite main dans la sienne immense, je ne sais pas la lui refuser, j’obéis toujours aux adultes, comme on me l’a appris. Ses mains sont moites, transpirantes, cette odeur âcre répugnante me suit partout et encore. Il tient dans sa main droite une canne sur laquelle il s’appuie en soufflant péniblement.

J’avance dans l’herbe mouillée, je ramasse un caillou, cueille une fleur, chancelle. Des effluves répugnantes, odeur d’urine et de chou pourri émanent des cages. La chaleur fait des mirages. Je fixe le soleil. Tout se brouille, tout se mêle, les caquetages des poules et les mâchonnements des lapins, le bruit du foin et de la paille froissée. Ça sent la sueur d’enfant sidérée, les essences plus violentes exsudant de son corps à lui, l’humidité du lieu et sa fraîcheur disparue en une seconde, le parfum de framboise du bonbon qu’il m’a donné un peu avant. Ma bouche sèche maintenant, la pression dans ma tête, mes yeux qui piquent, mon cri étouffé dans ma gorge, je me répète que je n’existe pas, je suis la fille invisible, inexistante, je n’ai plus de corps. Il remonte ma robe, me fait changer de place, me pousse doucement dans le recoin sombre où sont les lapins. Le monde est rouge, le ciel est noir, l’air devient lourd, il va faire orage sûrement. En partant, il glisse trois pièces dans ma main et la referme en la serrant d’un signe de tête d’assentiment. Je cours chez le buraliste m’acheter des images. A l’intersection des deux rues, je me heurte à Nonnette qui me réceptionne en criant : et où tu cours comme ça ? Puis se tait quand elle voit mes yeux brillants et humides.

— N’aie plus peur, il n’est pas d’autre malheur que celui d’être interdit de vivre, ni d’autre douleur que de ne pas avoir vécu, elle dit.

— Nonnette… je dis, en reprenant mon souffle, mais sans pouvoir aller plus loin, je ferme les yeux et tombe à ses pieds.

Elle fait un signe de croix et place ses mains sur mon visage, appuie doucement sur mes tempes, se signe à nouveau et me soulève dans ses bras pour m’embrasser.

— Ne dis rien, petite, ne t’inquiète pas. Le ciel est grand et il y a de la place pour tout ce qui porte un silence. Et toute cette langue amère que tu as dans l’oreille, il faudra que je te la raconte un jour.

Célestina – extrait-inédit #1

Cette nuit, Nonnette est encore sortie, c’est mon père qui l’a dit, je l’ai entendu. Il parlait doucement à ma mère et il a même dit  sta morhindo, ce qui veut dire, je crois, « il est en train de mourir », mais je ne suis pas sûre de l’orthographe, parce que cette langue, on ne me l’a pas apprise et à l’école, on ne la connaît pas. Ma mémé qui parle aux plantes, elle dit aussi « sta morhindo1 », tout doucement, quand elle parle au petit olivier tout maigre, celui qui dit un coup oui un coup non (ça c’est une expression de papa), planté dans la cour près du néflier élégant et qui, pourtant, ne meurt jamais.

— Une femme, ça ne sort pas toute seule, et encore moins la nuit, a dit ma mère. Mais celle-là… Ah !

— Elle va où la nuit, Nonnette ?

Ma mère fait claquer sa langue avec agacement et me répond sèchement en poussant un soupir d’exaspération :

Un’ti ntricari 2! T’es encore là toi, t’as rien à faire ? File !

Nonnette c’est notre voisine, c’est une vieille dame au visage serein et aux yeux rieurs, sa peau est douce et fine, sans rides, elle est aussi vieille que le monde, dit papa quand il parle d’elle. Ma mère la déteste, elle est méchante, elle dit, ess’ un’ istrìa3. C’est tout. La vieille dame, moi je l’aime bien. Elle marche dans la rue d’un pas leste, en frôlant les murs et se fait petite souris comme pour ne pas être vue, vêtue toute de noir, des pieds à la tête. Le grand châle crocheté sombre qui enveloppe ses cheveux noirs, attachés bas dans la nuque, retombe sur ses épaules, semble lui donner des airs de corbeau. Papa dit : « c’est un chat noir, une sorcière, elle porte malheur ». Et aussitôt après, il crie sur ma mère qu’il regarde sévèrement : « si je meurs, ne t’habille pas en noir, je te l’interdis, cumpresu4 ! » Et à moi : « tu ne devras pas t’habiller en noir, jamais, tu entends ? Pourquoi ce n’est pas une bonne couleur pour toi… »

— « S‘accabadora , signora della buona morte… »5, dit la Nonna, stoïque, assise dans son fauteuil à bascule, sans lever les yeux et sans lâcher son crochet ni sa couverture interminable aux couleurs de soleil et de miel. Moi je l’appelle Nonnette parce qu’elle ressemble à la Nonna avec son menton en galoche et ses poils au bout, elle est gentille, elle me donne des bonbons. Insolente que je suis -c’est ma mère qui le dit-, quand j’ai croisé Nonnette dans l’escalier, ce matin, je lui ai demandé où elle allait quand elle sort la nuit. A ma question, j’ai bien vu qu’elle était surprise mais pas en colère du tout, elle m’a dit :

—Je vais te répondre maintenant que tu es grande… tu vois ma toute belle, une famille m’a appelée, et quand une famille m’appelle, moi, je dois y aller.

gravure sur zinc, 15×30, 2001, © mjdesvignes

1(sarde)

2Te mêle pas ! (sicilien)

3 C’est une « sorcière », au sens de « harpie » (sarde)

4Compris (sarde)

5  prêtresse de la mort (italien, litt. : la femme qui finit, la dame de la douce mort)

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