Célestina, extrait-inédit #4

Celestina, vieni qui, dai !

Ma mère crie dans le vent contraire et je fais mine de ne pas l’entendre. Je cours de plus en plus vite pour fuir ses appels et j’arrive haletante aux abords des caves de la cité.

— Tu les as ?

Je regarde les deux garçons qui me font face, les poings sur les hanches et le regard courroucé. Je leur tends deux paquets de cigarette que je viens de voler à mon père. Ils s’en emparent et repartent à toutes jambes vers la cité voisine. Je reste immobile et stupide, avec ce sentiment diffus d’avoir accompli un double exploit. J’ai sauvé au moins temporairement mon père de ce danger que représente pour lui la cigarette et ai échappé de justesse aux récriminations d’une mère persuadée d’avoir mis au monde un monstre de fille vicieuse qui court après les garçons.

Ces deux-là m’ont obligée à voler, à mentir mais je m’en fiche. J’ai déjà pris les offenses de ma mère tant de fois ; quant aux garçons, j’espère avoir regagné un peu de terrain sur leurs exigences en les empoisonnant un peu plus vite avec ce tabac qui bousille la vie de papa. De toute façon, je vais encore être punie et j’en ai pour quelques jours encore à ne pas sortir et donc à les éviter sauf sur le chemin de l’école. Les garçons, je les déteste et si je pouvais tous les tuer, je crois que je le ferais. Ma mère, elle croit ce qu’elle veut. De toute façon. Pour ce que ça change. Dans cette maison, j’ai droit à rien, je peux rien faire, rien dire. Je suis une fille.

La petite fille sans peur-statuebronze-©The Federalist

Célestina, extrait-inédit#3

extrait n°3

Depuis qu’elle s’est réconciliée avec Nonnette, maman l’invite une fois par semaine à boire le café. Nonnette arrive en soufflant et avec beaucoup de difficulté se pose sur la chaise que lui tend ma mère.

— Vous n’avez pas bonne mine, vous ? Lui dit ma mère en la voyant toute rouge.

— Oh c’est que je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, tu sais bien…

Cummari, dicitimi na cosa1, commence ma mère dans sa langue, pour détourner la conversation -parce que, si Nonnette connaît tout de ce qui se passe dans la rue, pas question de l’entendre parler de ce qu’elle fait la nuit.

—Vous avez appris ce qui est arrivé à ces pauvres Alicanti ?

Nonnette finit de boire son café mais avant qu’elle réponde, ma mère poursuit :

—Si c’est pas malheureux, ils ne pouvaient plus payer, les pauvres, ils leur ont tout pris, ils n’ont même plus de toit. Reste la famille, eh… tenez, reprenez du café pendant qu’il est encore chaud.

—Pas trop, merci, dit Nonnette, qu’après je vais être énervée.

Ma mère remplit de nouveau sa tasse de ce breuvage que je trouve fort écoeurant et qu’elle fait chauffer sur le poêle, le retirant juste avant l’ébullition en s’exclamant « café bouillu, café foutu », chaque fois qu’elle se laisse surprendre. Plutôt rarement car il ne faut pas jeter le café et il est à surveiller donc « pire que le lait sur le feu ». Beurk, je pense. Tana intercepte ma grimace et je l’entends énoncer sa sempiternelle phrase.

— Le café c’est comme ça qu’il faut le boire, serré, tu l’aimeras quand tu seras plus grande. 

notes :

1 Commère, dites-moi une chose (sicilien)

All-focus

Un froid sec #25

suivez les écrits lumineux d’Anna de Sandre, mon amie écrivaine

Anna de Sandre

e6424b8fe800e68bf60b5fa92389cded  Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant. Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec…

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Célestina, extrait-inédit#2

L’établi du vieux est une vaste pièce sombre, sans fenêtre. Une pièce noire. On ne voit pas bien ce qui s’y trouve. Quand les yeux s’accoutument aux ténèbres, on peut voir son vieux vélo, dans le coin à gauche, avec lequel il se déplace partout. Des chambres à air de rechange, des outils à l’acier tranchant, des balais de paille, des vieux clous rouillés, tout un fatras de choses qui n’intéressent pas les petites filles dit Fabrizio, pour ce qu’il en sait, parce que moi Celestina, je sais quel usage maléfique je ferais bien de ces vieux clous rouillés. Cette odeur qui incommode, c’est une odeur de camphre ou d’essence, mais aussi une odeur aigre, une odeur de renfermé, celle qu’il porte sur ses vêtements et ses mains velues aux tenailles obsédantes. L’étau est à droite en entrant, le soleil l’éclaire en premier quand il ouvre la porte qui grince toujours comme un signal, un avertissement. Son rire idiot, coincé entre connivence et gourmandise, un rire bas qui se voudrait complice pour se donner une contenance et puis, ses mains sur l’étau qui joue avec, clic-clac, clic-clac, des mains de géant qui avancent, tremblantes et te retiennent par le bas de ta jupe quand tu essaies de t’échapper. — Viens fillette, je n’ai jamais fait de mal à personne, moi.

Derrière, le jardin est peuplé d’arbustes, d’herbes folles et de fleurs sauvages à profusion, la sauge et la menthe le parfument délicatement, deux néfliers verdoyants font de l’ombre à la cour en pierre neutre cimentée qui donne sur un autre jardin, où se déploie le potager, tomates et salades que bordent la patience et les orties et au fond le poulailler. Sous un soleil incandescent qui aveugle, je sors de l’établi, je le suis jusqu’au poulailler, en silence. Les poules ont pondu, les œufs sont encore tout chauds, les lapins sont là aussi, plus silencieux et plus dociles. Il joue à faire peur aux poules, leur donnant des noms idiots, mimant leurs cris d’effarouchées, méprisant. La mémé observe par la fenêtre, immobile, silencieuse, tourmentée. J’ai cinq ans, six, puis huit ans… Il porte parfois un chapeau ou une casquette sombre qui lui donne l’air d’un bandit et une veste bleue de chine, ou une salopette bleue de travail, une chemise à carreaux. Il tient ma petite main dans la sienne immense, je ne sais pas la lui refuser, j’obéis toujours aux adultes, comme on me l’a appris. Ses mains sont moites, transpirantes, cette odeur âcre répugnante me suit partout et encore. Il tient dans sa main droite une canne sur laquelle il s’appuie en soufflant péniblement.

J’avance dans l’herbe mouillée, je ramasse un caillou, cueille une fleur, chancelle. Des effluves répugnantes, odeur d’urine et de chou pourri émanent des cages. La chaleur fait des mirages. Je fixe le soleil. Tout se brouille, tout se mêle, les caquetages des poules et les mâchonnements des lapins, le bruit du foin et de la paille froissée. Ça sent la sueur d’enfant sidérée, les essences plus violentes exsudant de son corps à lui, l’humidité du lieu et sa fraîcheur disparue en une seconde, le parfum de framboise du bonbon qu’il m’a donné un peu avant. Ma bouche sèche maintenant, la pression dans ma tête, mes yeux qui piquent, mon cri étouffé dans ma gorge, je me répète que je n’existe pas, je suis la fille invisible, inexistante, je n’ai plus de corps. Il remonte ma robe, me fait changer de place, me pousse doucement dans le recoin sombre où sont les lapins. Le monde est rouge, le ciel est noir, l’air devient lourd, il va faire orage sûrement. En partant, il glisse trois pièces dans ma main et la referme en la serrant d’un signe de tête d’assentiment. Je cours chez le buraliste m’acheter des images. A l’intersection des deux rues, je me heurte à Nonnette qui me réceptionne en criant : et où tu cours comme ça ? Puis se tait quand elle voit mes yeux brillants et humides.

— N’aie plus peur, il n’est pas d’autre malheur que celui d’être interdit de vivre, ni d’autre douleur que de ne pas avoir vécu, elle dit.

— Nonnette… je dis, en reprenant mon souffle, mais sans pouvoir aller plus loin, je ferme les yeux et tombe à ses pieds.

Elle fait un signe de croix et place ses mains sur mon visage, appuie doucement sur mes tempes, se signe à nouveau et me soulève dans ses bras pour m’embrasser.

— Ne dis rien, petite, ne t’inquiète pas. Le ciel est grand et il y a de la place pour tout ce qui porte un silence. Et toute cette langue amère que tu as dans l’oreille, il faudra que je te la raconte un jour.

W. H. Auden – Funeral Blues

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Donnez un os au chien, qu’il cesse d’aboyer ;
Faites taire les pianos ; au son sourd du tambour,
Faites sortir le cercueil, faites venir le cortège.

Que tournent dans le ciel des avions en pleurs ;
Qu’ils y griffonnent les mots IL EST MORT.
Qu’on mette des nœuds de crêpe au cou blanc des pigeons ;
Des gants de coton noir aux agents de police.

Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
Ma semaine, mon travail, mon dimanche, mon repos,
Mon midi, mon minuit, mon dire, mon chant ;
Je croyais que l’amour était pour toujours : j’avais tort.

A quoi bon les étoiles à présent ? Eteignez-les toutes !
La lune, qu’on la remballe ! Qu’on décroche le soleil !
Videz-moi l’océan ! Déblayez-moi ces arbres !
Car rien de bon jamais ne peut plus arriver.

*

Stop…

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SUR LES OSSEMENTS DES MORTS, Olga TOKARCZUK, Ed. Noir sur blanc

Une vieille dame ingénieure des Ponts et Chaussée à la retraite, deux chiennes, des hommes portant tous des surnoms, ceux qu’elle leur a donnés par affection, « Dyzio », « Matoga », « Bonne nouvelle », « l’Ecrivaine », ou le plus souvent pour marquer le peu d’intérêt qu’elle leur porte, « Grand Pied », « le Commandant », « Manteau noir », et même « Paul Newman »  entre autres ; la poésie et d’abord celle de Blake qu’elle traduit avec son complice et ancien élève, de la nature à foison, de l’astrologie érudite et puis des meurtres… Les uns après les autres, les hommes tombent de manière étrange sous les yeux des biches et des sangliers et, selon la théorie de notre « détective » en herbe, Janina Doucheyko (surtout ne pas l’appeler « Janina «!), du fait d’une vengeance concertée entre tous les animaux de la forêt.

A quoi tient la fascination du lecteur pour ce petit roman délicieux ? Serait-ce pour ses références singulières et justes en astrologie ? … Si toutefois, on en comprend les subtilités (j’ai une pratique de «35 ans en ce domaine, et ce livre m’a passionnée). Ou pour ses références entomologiques… ? Bien mieux encore, car c’est pur régal, pour l’humour décalé, la maîtrise de l’écriture et la construction de ce personnage, sa présence forte et hypnotique, un peu dingo et, disons-le, attachante jusqu’à la dernière page. Comme tous ces êtres qui aiment profondément la nature, lui préférant la fréquentation des bêtes à celles des hommes, notre Madame Doucheyko est un être sauvage et lucide sur l’espèce humaine, profondément pessimiste et désabusée.

Si vous lisez ce polar fascinant, vous apprendrez l’intérêt de comprendre ce qui relie l’infiniment petit et l’infiniment grand, « la perfection avec laquelle ce qui se trouve en bas s’accorde avec ce qui est en haut » grâce à quelques rudiments d’astrologie savante, les mystères de la traduction d’un poème de Blake, à reconnaître un cucujus vermillon ou encore à confectionner une soupe à la moutarde !

EXTRAITS

« Ce jour-là, avant de me remettre au travail, j’avais sorti de ma poche le papier froissé sur lequel j’avais noté les données concernant Grand Pied, afin de vérifier si sa mort était venue le prendre au moment opportun. En tapant la date de sa mort, j’ai regardé la feuille avec attention. J’ai d’abord jeté un coup d’oeil sur Saturne. Dans un signe fixe, Saturne est souvent le significateur d’une mort par étouffement, par strangulation ou par pendaison.

Sur l’horoscope de Grand Pied, j’ai dû peiner pendant deux soirées entières et lorsque Dyzio m’a passé un coup de fil, j’ai été obligée de le dissuader de me rendre visite. Sa petite Fiat se serait enlisée dans la neige et la gadoue. Que cet adorable garçon reste chez lui, dans son hôtel ouvrier, à traduire Blake en toute tranquillité, transformant dans la chambre noire de son cerveau les négatifs des mots anglais en phrases polonaises. Il vaudrait mieux qu’il vienne vendredi, je pourrais ainsi tout lui raconter en lui présentant pour preuve la conjonction précise des étoiles. »

« Comme j’avais mon tour habituel à faire, j’ai décidé de joindre l’utile à l’agréable et d’accompagner Boros dans la forêt. Grâce à lui, les troncs d’arbres me dévoilèrent leurs mystères. Les grumes les plus ordinaires étaient en fait le royaume de diverses créatures qui y creusaient couloirs, chambres et passages dans lesquels elles déposaient leurs œufs précieux. Les larves n’étaient certes pas très jolies, mais j’étais émue par leur crédulité : elles confiaient leur vie aux arbres sans même se douter que ces grandes plantes immobiles étaient au fond très fragiles et entièrement dépendantes de la volonté humaine. »

Célestina – extrait-inédit #1

Cette nuit, Nonnette est encore sortie, c’est mon père qui l’a dit, je l’ai entendu. Il parlait doucement à ma mère et il a même dit  sta morhindo, ce qui veut dire, je crois, « il est en train de mourir », mais je ne suis pas sûre de l’orthographe, parce que cette langue, on ne me l’a pas apprise et à l’école, on ne la connaît pas. Ma mémé qui parle aux plantes, elle dit aussi « sta morhindo1 », tout doucement, quand elle parle au petit olivier tout maigre, celui qui dit un coup oui un coup non (ça c’est une expression de papa), planté dans la cour près du néflier élégant et qui, pourtant, ne meurt jamais.

— Une femme, ça ne sort pas toute seule, et encore moins la nuit, a dit ma mère. Mais celle-là… Ah !

— Elle va où la nuit, Nonnette ?

Ma mère fait claquer sa langue avec agacement et me répond sèchement en poussant un soupir d’exaspération :

Un’ti ntricari 2! T’es encore là toi, t’as rien à faire ? File !

Nonnette c’est notre voisine, c’est une vieille dame au visage serein et aux yeux rieurs, sa peau est douce et fine, sans rides, elle est aussi vieille que le monde, dit papa quand il parle d’elle. Ma mère la déteste, elle est méchante, elle dit, ess’ un’ istrìa3. C’est tout. La vieille dame, moi je l’aime bien. Elle marche dans la rue d’un pas leste, en frôlant les murs et se fait petite souris comme pour ne pas être vue, vêtue toute de noir, des pieds à la tête. Le grand châle crocheté sombre qui enveloppe ses cheveux noirs, attachés bas dans la nuque, retombe sur ses épaules, semble lui donner des airs de corbeau. Papa dit : « c’est un chat noir, une sorcière, elle porte malheur ». Et aussitôt après, il crie sur ma mère qu’il regarde sévèrement : « si je meurs, ne t’habille pas en noir, je te l’interdis, cumpresu4 ! » Et à moi : « tu ne devras pas t’habiller en noir, jamais, tu entends ? Pourquoi ce n’est pas une bonne couleur pour toi… »

— « S‘accabadora , signora della buona morte… »5, dit la Nonna, stoïque, assise dans son fauteuil à bascule, sans lever les yeux et sans lâcher son crochet ni sa couverture interminable aux couleurs de soleil et de miel. Moi je l’appelle Nonnette parce qu’elle ressemble à la Nonna avec son menton en galoche et ses poils au bout, elle est gentille, elle me donne des bonbons. Insolente que je suis -c’est ma mère qui le dit-, quand j’ai croisé Nonnette dans l’escalier, ce matin, je lui ai demandé où elle allait quand elle sort la nuit. A ma question, j’ai bien vu qu’elle était surprise mais pas en colère du tout, elle m’a dit :

—Je vais te répondre maintenant que tu es grande… tu vois ma toute belle, une famille m’a appelée, et quand une famille m’appelle, moi, je dois y aller.

gravure sur zinc, 15×30, 2001, © mjdesvignes

1(sarde)

2Te mêle pas ! (sicilien)

3 C’est une « sorcière », au sens de « harpie » (sarde)

4Compris (sarde)

5  prêtresse de la mort (italien, litt. : la femme qui finit, la dame de la douce mort)

Le Bal des Canotiers- Danièle Séraphin – Editions Complicités – 2017

« Céleste écoutait les mots germer dans ses entrailles. En elle, elle sentait croître le verbe, et la poésie réjouir son âme plus puissamment qu’un printemps renaissant. »

Le Bal des Canotiers est placé sous l’égide des Impressionnistes (Monet, Renoir), de la poésie avec Rimbaud et de l’art pictural avec les frères Van Gogh dont la correspondance parsème les presque 400 pages de ce très beau roman virevoltant et léger au style très classique qui peut surprendre en ces temps d’expérimentation complexe en matière littéraire car il rappelle tout à la fois, entre réalisme et merveilleux, Maupassant (pour le cadre et le traitement des paysages) et, par son côté « contes de fée », l’univers décalé d’Amélie Poulain et celui de Tim Burton. C’est par le personnage de Céleste, gourmande et sensuelle diffusant ses fragances de simplicité et de bonheur autour d’elle que l’on entre dans cet univers féérique. «  Ainsi à la verte coulée d’une colline d’Auvers-sur-Oise, une maison à la noblesse fanée, aux volets décapés par le siècle, abritait cette tendresse mêlée. (…) Sous la gloriette accablée d’un chèvrefeuille et d’un rosier se cachaient une table et deux chaises rouillées. C’était là que Céleste goûtait le mieux ce qu’elle avait accompli : son œuvre palpitante et tressée, de feuillages, de lianes, de branchages et de félicités… Un vélo dans la rue grinçait. Le clocher de l’église tintait. La chatte assise en face d’elle lui contait sa journée avec le pli des yeux… »

Céleste, c’est la plus jeune des jumelles, Annabelle, la plus « jolie » ? ; elles sont les filles de Carole Grandval, artiste peintre inaccomplie qui les a élevées seule, entre dépression et mélancolie, leur lisant et leur relisant les lettres des frères Van Gogh… « Le mal de produire des tableaux m’aura pris ma vie entière, et il me semble (…) ne pas avoir vécu » (V.Van Gogh à Théo). C’est un roman empreint de poésie et de lumière -par la grâce d’une nature très présente tant dans la vie de Céleste dont l’émerveillement est infini qu’en ces lieux choisis pour cadre de l’intrigue, le village d’Auvers- sur-Oise où sont enterrés les frères Van Gogh- que l’on savoure jusqu’à la dernière page et qui nous entraîne dans une intrigue très tendue où la psychologie des personnages est décortiquée très finement. Céleste, voluptueuse et généreuse coule une vie simple et paisible dans la maison de leur mère tandis qu’Annabelle mène à Paris une vie de mannequinat superficielle et bruyante. Tout semble les opposer, l’une laide, l’autre belle, mais laquelle est réellement la plus belle dans son corps ? et laquelle la plus laide dans son âme ? Au départ, les deux semblent dans la lumière, mais une lumière très différente, tandis que l’une est sous les spots artificiels, l’autre se baigne nue sous les rayons du soleil. «  Dans sa parure d’ombre liquide, pliée sur son reflet dans l’onde, la jeune fille cueillait la fraîcheur à ses pieds pour s’en mouiller. » (…) « Céleste nue se redresse. Rivière aux genoux, elle est une  baigneuse pâle qui déplie sa pudeur, qui s’offre charnelle et confiante à l’attouchement d’un regard. Elle a pour seule chasteté le voile de ses cheveux mouillés sur la peau de ses bras. L’audace de cette chair sculpturale meuble tous les silences. » C’est cette image délicate et lumineuse qui s’offre au premier regard de Hugo, jeune professeur de français qui en fait la découverte par hasard, lui fiancé à une de ces parisiennes longilignes et sophistiquées dont il finira par se séparer pour venir à la rencontre de Céleste et en tomber follement amoureux. « Sa seule présence me comble, écrivait-il. (…) Il savait seulement qu’il avait trouvé son corps d’attache, une anse de chair lourde et maîtresse des eaux de son esprit. ». Céleste est pourtant présentée comme un laideron, grosse et mal fagotée, portant des verres très épais et disgracieux qui finissent de l’enlaidir mais, nue dans la rivière, dépourvue de ses verres et en pleine lumière, pleine de cette amour de la vie qui ne la quitte pas, en communion parfaite avec la nature, qui saurait résister à cette apparition qui semble sortie d’un Renoir. « C’est quoi être belle ? (…) La beauté était-elle le fruit du seul conditionnement esthétique, ou pouvait-elle exister dans l’absolu ? » Anna, comme elle s’en rendra vite compte quand sa carrière en peu de temps sera presque finie, et qu’elle retournera vivre auprès de sa jumelle (et lui pourrir la vie), est cette beauté superficielle des podiums et des castings, elle n’est qu’abstraction et vide, rien ne sait combler ce néant qu’elle porte en elle et dont Céleste a déjà mesuré l’importance, cherchant à combler celui-ci en l’aimant toujours plus et ce, jusqu’à s’oublier. «  Céleste était née avec la main mise d’Anna sur sa volonté. Garottée, cette laisse gémellaire menaçait d’étrangler, mais la peau en avait si bien avalé la présence, comme un bourrelet d’écorce au col de greffe des cerisiers, que la cadette n’avait nulle prescience du danger. C’était une servitude primitive, immémoriale… » L’évolution des deux sœurs jusque dans l’inversion finale et confuse génère une tension qui tient le lecteur en haleine quant au devenir de Céleste, jusqu’à la dernière page. Et même si on sait combien la gémellité peut investir de complémentarité, on reste toutefois ébahi devant tant d’abnégation alors que cette sœur diablesse, après avoir tout fait pour évincer le bel amoureux, tentera d’éliminer la douce Céleste à différentes reprises.

Au-delà d’une histoire à la psychologie complexe, Le Bal des canotiers est de ces romans qui, par la grâce d’une écriture très maîtrisée et de belles trouvailles stylistiques fait que l’on garde le personnage tout en sensualité et amour de Céleste longtemps après avoir refermé le livre.

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Romancière, Danièle Séraphin a fait des études de Lettres et de Danse. Professeur-chorégraphe pendant longtemps, elle enseigne à présent le Français. Elle est l’auteur de six autres romans, et d’un essai sur l’Art flamand.

Le parapluie rouge – Anna de Sandre – Editions In8 – 2014 collection Alter & Ego

Recueil de cinq nouvelles publié en 2014 aux Editions In8 dans la collection Alter&Ego dirigée par Claude Chambard, dont le titre Le parapluie rouge est celui de la dernière nouvelle, explore toute une humanité fragile à travers différents portraits brossés avec une justesse et une concision déconcertante. Les personnages de ces nouvelles donnent l’impression de nous frôler sans cesse, entre force et vulnérabilité, chacun installant une présence dans le fracas de leur vie.

De la SDF de la première nouvelle : Un festin en hiver, dont le père attend la visite et que la sœur méprise avec sa fausse assistance au jeune homme suicidaire de la troisième nouvelle. Seuls, leurs cœurs tendres nous réchauffent dans cette atmosphère glaciale dont le froid de l’hiver même est la métaphore.

« Clara oscillait au bord du vide, et sa cadette mais néanmoins régente surgissait pour tenter d’imprimer un nouveau mouvement à ses marches, si possible, pendulaires. »

On s’attache à chacun par la tendresse même que leur porte l’auteur, donnant à l’un et à l’autre une particularité, une fragilité : Clara la jeune fille SDF est enceinte et heureuse de l’être, Aurélien, le jeune homme en burn-out est honnête et sérieux, la jeune fille du Parapluie rouge a été brisée par la vie…

En regard de cette tendresse à laquelle le lecteur ne peut pas échapper, il y a cette violence de la rue, pour Clara : « elle ne connut alors que des sans-abris, des zonards, des punks à chiens et des fugueurs, c’est à dire des hommes incapables de la rassasier, et Clara ressentit la faim au point que manger cessa d’être une obsession. Ne pas crever était son nouvel appétit »

Entre un père mourant qui vous a abandonnée et un fils qui pointe bientôt son nez, il n’y a pas à choisir, tant qu’à nourrir quelqu’un…

« C’était une famille où on chassait ou abandonnait, où l’on avançait péniblement dans l’âge en jouant à saute-moutons avec de grands élans par-dessus les manques et les pertes »

La seconde nouvelle : A la nuit, loin du Montana, me rappelle l’univers des novellistes américains John Fante ou Brautigan (peut-être à cause de Tokyo Montana express) mais plus encore à Demande à la poussière ou un Privé à Babylone de John Fante, à cause de l’ambiance des milieux décrits, entre émotion et vérité nue, entre désir d’évasion et violente réalité, entre humour et ironie quelquefois, toujours dans un quotidien urbain agressif. En voici l’incipit :

«  Avant, quand j’osais relever la tête pour dessiner un rêve dans les bouts du ciel entre les branches du tilleul, derrière la barrière de chez Baloge- le propriétaire de l’immeuble où je pistais les cafards au lieu de chercher un travail – je partais pour le Wyoming ou le Montana et je me mettais à la colle avec un garçon vacher… »

On avance dans des univers hostiles aux personnages, achoppant sur la crudité de leur vie, se rattrapant à la poésie de leur âme.

« Je répondais invariablement « ta gueule «  (elle adorait ça) et je conjurais la prophétie du malheur en lui mettant un coup de poing sur l’épaule. Dottie était ce que j’avais trouvé de mieux pour ne pas m’enlaidir ».

La narratrice de cette nouvelle nous dévoile sans faux-semblants, dans une langue crue et une acuité particulière, la violence de son quotidien, fait de luttes pour survivre, de bagarres, de scènes trashs, d’auto-mutilation.

« Je repris mon souffle sous les insultes de la jeune femme. Elles évoquaient un problème en rapport avec les testicules de mon père, ce qui me fit presque sourire, vu qu’elle avait probablement raison ».

Quelle magie dans cette écriture ! qui, là où tout n’est que noirceur, douleur, difficulté à vivre, arrive à transcender l’informe et à faire place à l’amour, la complicité entre deux femmes (dans la nouvelle 2 et 5). Oui Amira est une femme scarifiée mais cette femme-là est belle sans aucun doute, la narratrice nous la rend plus belle encore : « Le parfum de cette fille ressemblait à du santal et moi j’adore le santal. Dans mon rêve dans le Montana, le garçon vacher à qui je servais des pommes sentait exactement la même odeur. »

Mais ce que l’on garde de notre lecture, ce sont tous ces instants de poésie qui adoucissent les mots (maux), cette vivacité de ton conjointe à ce regard tendre sur ses personnages.

On pénètre ces géographies de la dèche où des filles vulgaires, victimes de la noirceur de l’ordinaire, toujours sur la route, entre abandon et humiliations, creusent leur chemins semés d’épaves. Anna de Sandre n’est pas John Fante mais ce texte-là en particulier s’en approche singulièrement. John Fante aurait pu lui répondre : « demande à la poussière… », demande au vent qui s’en fout.

Et cette nouvelle me fait penser aussi à Brautigan, c’est aussi à cause de son titre : La nuit, loin du Montana, peut-être comme un clin d’oeil, à des références littéraires revendiquées ?

Sans doute Anna de Sandre, elle qui est également poète, a-t-elle lu, en souriant, cette nouvelle à l’intérieur de Tokyo Montana express intitulée : La poésie viendra au Montana le 24 mars.

L’heure dite est la troisième nouvelle du recueil. Elle met en scène un jeune homme dans un long monologue intérieur, le lecteur suit Aurélien en direct depuis son âme. Le choix de ce point de vue est habile puisqu’il nous fait ressentir absolument tout de ce que perçoit, vit, ressent ce narrateur qui nous donne les derniers instants de sa vie.

« J’aime bien onze heure dix…. » « … Onze heure dix sera mon heure ».

Aurélien, ce rêveur, cet « autiste indécrottable », « c’est pour ça que tu as choisi le métier d’ingénieur », « corvéable à tout moment » qui ne supporte plus la stupidité de son entreprise : « je quitte ma boîte parce que c’est une maquerelle comme la vôtre : nous y vendons notre âme et vous baisez nos squelettes ».

Choisir son heure, donc, avoir la force d’être à l’heure à son dernier rendez-vous.

Et le jeudi non plus, est une nouvelle étrange, un peu mystérieuse ou fantastique qui nous met par son étrangeté, en direct avec la folie de son personnage. Madame Amaury est une veuve qui « ramasse des inconnus » « des promeneurs », des amants qu’elle ramène chez elle. Le dernier a-t-il jamais existé ? « Est-ce qu’elle a une tête à l’avoir tué ? » Même les choses se mettent à flotter, à n’avoir que très peu de consistance, l’ascenseur par exemple « l’ascenseur glisse à présent avec le bruit d’une aiguillée de soie tirée au travers d’une étoffe ». L’écriture se fait feutrée comme l’ambiance.

La dernière nouvelle, Le parapluie rouge est sans aucun doute la plus sensible, la plus lumineuse, bercée par le regard mauve de cette femme, cette « vieille tordue comme un clou mal frappé », dont les yeux mauves vont réchauffer « tout ce qui en moi avait gelé depuis la mort de mon fils ».

La narratrice à nouveau est une jeune femme, une « tireuse de cartes », qui a pris l’habitude de s’asseoir dans ce café sans avoir toujours de quoi se payer à boire. « J’ai soif bon sang ! J’ai soif et je veux me noyer dans les yeux de l’aïeule »

Le parapluie rouge de Avigdor Arikha sera l’emblême « dans la joie du rouge. Dans le vivant du rouge » ce rouge qui dit la violence d’un deuil douloureux, de cette chaleur que lui a procurée cette vieille femme aux yeux « couleur des yeux d’Andy ».

L’écriture d’Anna de Sandre nous bouscule, nous transporte dans des quotidiens abîmés, un présent, une action presque immobiles, on est spectateur muet de scènes douloureuses contées avec pudeur et violence à la fois, auxquelles succèdent des pauses poétiques, moments de grande littérature :

« Nous nous assîmes en face d’elle, écoutant la musique et regardant le théâtre des groupes qui suaient et hurlaient le temps d’oublier que demain frappe au lit au bout de chaque nuit ».

En lisant les nouvelles de ce premier recueil, on ressent cette énergie folle mêlée de désespérance qui vous fait pénétrer au plus profond de l’âme de ces êtres dans toute leur complexité, leurs contradictions, leurs humiliations.

C’est une écriture d’une grande sensibilité qui dépeint aussi les malentendus qui empoisonnent les rapports les plus intimes entre les êtres.

Les nouvelles du Parapluie rouge sont pleines de la violence que génère la douleur. Dans la difficulté à vivre, l’écriture métamorphose la souffrance et chaque mot est un petit bijou, chaque phrase, une pierre d’une concision parfaite, chaque nouvelle a la saveur d’une profonde humanité.

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« Il te faut Le parapluie rouge d’Avigdor Arikha et je vais te l’apporter. Je l’accrocherai sur le mur de ton choix et tes pierres mauves prendront feu quand tu me souriras. Tu ne le sais pas encore en glissant ta main sous mon bras. Tu étais la seule et je m’étais quittée. Il y aurait désormais, toi, moi et le tableau d’Avigdor. »

Anna de Sandre est libraire, et vit dans le Sud-Ouest où elle anime ponctuellement des ateliers d’écriture. Avec une prédilection pour l’art du bref, elle écrit indifféremment des nouvelles, des livres pour la jeunesse et de la poésie.

Bibliographie :

Le déhanchement du balancier, Les Carnets du dessert de lune, à paraître en 2015

Un régal d’herbes mouillées, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Chemin faisant, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Jeunesse

Iris et l’escalier, Gallimard jeunesse, 2012

Milo à la neige, Ecole des Loisirs, 2019 (illustrations : F. Pittau, collection Pastel)

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