Célestina – extrait-inédit #1

Cette nuit, Nonnette est encore sortie, c’est mon père qui l’a dit, je l’ai entendu. Il parlait doucement à ma mère et il a même dit  sta morhindo, ce qui veut dire, je crois, « il est en train de mourir », mais je ne suis pas sûre de l’orthographe, parce que cette langue, on ne me l’a pas apprise et à l’école, on ne la connaît pas. Ma mémé qui parle aux plantes, elle dit aussi « sta morhindo1 », tout doucement, quand elle parle au petit olivier tout maigre, celui qui dit un coup oui un coup non (ça c’est une expression de papa), planté dans la cour près du néflier élégant et qui, pourtant, ne meurt jamais.

— Une femme, ça ne sort pas toute seule, et encore moins la nuit, a dit ma mère. Mais celle-là… Ah !

— Elle va où la nuit, Nonnette ?

Ma mère fait claquer sa langue avec agacement et me répond sèchement en poussant un soupir d’exaspération :

Un’ti ntricari 2! T’es encore là toi, t’as rien à faire ? File !

Nonnette c’est notre voisine, c’est une vieille dame au visage serein et aux yeux rieurs, sa peau est douce et fine, sans rides, elle est aussi vieille que le monde, dit papa quand il parle d’elle. Ma mère la déteste, elle est méchante, elle dit, ess’ un’ istrìa3. C’est tout. La vieille dame, moi je l’aime bien. Elle marche dans la rue d’un pas leste, en frôlant les murs et se fait petite souris comme pour ne pas être vue, vêtue toute de noir, des pieds à la tête. Le grand châle crocheté sombre qui enveloppe ses cheveux noirs, attachés bas dans la nuque, retombe sur ses épaules, semble lui donner des airs de corbeau. Papa dit : « c’est un chat noir, une sorcière, elle porte malheur ». Et aussitôt après, il crie sur ma mère qu’il regarde sévèrement : « si je meurs, ne t’habille pas en noir, je te l’interdis, cumpresu4 ! » Et à moi : « tu ne devras pas t’habiller en noir, jamais, tu entends ? Pourquoi ce n’est pas une bonne couleur pour toi… »

— « S‘accabadora , signora della buona morte… »5, dit la Nonna, stoïque, assise dans son fauteuil à bascule, sans lever les yeux et sans lâcher son crochet ni sa couverture interminable aux couleurs de soleil et de miel. Moi je l’appelle Nonnette parce qu’elle ressemble à la Nonna avec son menton en galoche et ses poils au bout, elle est gentille, elle me donne des bonbons. Insolente que je suis -c’est ma mère qui le dit-, quand j’ai croisé Nonnette dans l’escalier, ce matin, je lui ai demandé où elle allait quand elle sort la nuit. A ma question, j’ai bien vu qu’elle était surprise mais pas en colère du tout, elle m’a dit :

—Je vais te répondre maintenant que tu es grande… tu vois ma toute belle, une famille m’a appelée, et quand une famille m’appelle, moi, je dois y aller.

gravure sur zinc, 15×30, 2001, © mjdesvignes

1(sarde)

2Te mêle pas ! (sicilien)

3 C’est une « sorcière », au sens de « harpie » (sarde)

4Compris (sarde)

5  prêtresse de la mort (italien, litt. : la femme qui finit, la dame de la douce mort)

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