DES PAS SUR LA NEIGE, bientôt aux Editions VENTS D'AILLEURS

[…]

Il avait sorti des albums, montré des photos, celles d’une petite fille qui grandissait de l’une à l’autre, une petite fille joyeuse, épanouie dans un milieu qu’on reconnaissait aisément, les plages de Normandie, la Tour Eiffel, le canal du midi. Mirko les commentait toutes avec un plaisir évident, rajoutant pour chacune le regard de celle qui les lui avait confiées et qui venait les contempler chaque fois qu’elle le souhaitait. Jelena ne voulait pas les garder chez elle, elle ne voulait les montrer à personne et surtout pas à Goràn. Mirko était détenteur d’une histoire singulière, celle d’une femme qui avait souffert et n’avait pas su apprendre à vivre hors la violence qu’elle avait subie.

Mirko le savait autant que nous tous : cette guerre s’était déroulée sous les caméras du monde entier, témoins précieux pour démontrer et dénoncer, nous rendant en même temps, complice du voyeurisme de ces crimes de la « purification ethnique » malgré nous. Et la Cour internationale de Justice venait en plus de décréter qu’il n’y avait jamais eu de génocide lors de cette guerre. Il savait rappeler que ce vingtième siècle s’était ouvert sur Sarajevo et refermé sur Sarajevo comme l’avait dit Susan Sontag mais que les crimes se perpétuent et que le viol reste une arme de guerre. Les femmes sont les victimes honteuses et silencieuses de ces crimes abominables toujours plus nombreux dans les conflits qui s’éternisent en ce siècle débutant et ce, malgré les nombreux appels d’Amnesty International. Il disait que les nostalgiques de l’ex-Yougoslavie crient désormais des viva au maréchal Tito, symbole de l’âge d’or d’une pacification des peuples slaves. Ce « Vive Tito » dans la bouche de Mirko qu’on se lançait à la fin de cette maudite guerre des années 90, ce n’était pas rien. Dire qu’on regrettait un dictateur, c’était peu dire, dans cette « poudrière des Balkans », toujours infestée au cœur de l’Europe, étendue aux conflits qui ravagent le Moyen-Orient. Les peuples slaves gardent en eux des siècles de détestation, de guerres et de destructions, les poètes le savent qui l’ont souvent clamé. Mirko connaissait l’âme du peuple slave. Un de leur poète populaire Matija Bećković en avait écrit un texte que Mirko connaissait par cœur dans sa langue et qu’un ami avait traduit en français. Il le gardait comme on garde un secret et l’avait lu au lieutenant Moretti, non sans une certaine tristesse. Intitulé Le poignard, la poésie de ce texte était métaphore angoissante et violente, d’une âpre fatalité. D’après un célèbre récit/Venu du Nord lointain/Les chasseurs de loups/Plongent dans le sang frais/Un poignard à deux tranchants/Plantent son manche dans la glace/Et le laissent dans le désert enneigé./Le loup affamé/Sent, de loin, le sang frais/Surtout grâce à l’air pur et vif /Sous les étoiles hautes et gelées/Et trouve vite l’hameçon sanglant./En léchant le sang gelé/Il se coupe la langue/Et lape son sang chaud/Sur la lame froide./Et il ne sait s’arrêter/Jusqu’au moment où il s’écroule/Gonflé de son propre sang./Si tels sont les loups/Qui sont les plus durs à chasser/Comment sont donc les hommes /Et les peuples entiers/Et surtout le nôtre/qui de son propre sang/Ne peut se lasser/Et il disparaîtra semble-t-il/Avant de pouvoir comprendre/Que ce poignard sanglant/Restera/Comme unique Monument/Et croix /Au-dessus de nous.»

– eux recommencer un jour, eux jamais cessé s’entre-tuer, les jeunes eux savoir, cette guerre toujours continuer dans leur tête. Le vent de la détestation souffle sur le brasier des Balkans, avait dit Mirko, résigné. Une guerre chasse l’autre et nous tous, on oublie, même et surtout depuis que tout est montré aujourd’hui. Et il avait parlé, parlé, la guerre, les silences, ceux des femmes abîmées, des enfants abandonnés, des hommes exterminés, il avait dit ces vies déchirées. Chaque vie est unique, la singularité de celle de Jelena et Goràn tenait à l’exil, au décentrement, à l’éclatement mutique et invisible qui naît en chacun. Jelena avait eu une famille, elle était arrivée en France, seule avec son fils, un fils sans père, un fils qu’elle aurait préféré oublier dans un coin de cette terre maudite. Elle avait eu des parents, morts dans l’incendie de leur maison. Elle avait eu une petite sœur aussi, perdue dans le charnier. (p.275)

[…]

Des pas sur la neige, Editions Vents d’ailleurs, collection Vents noirs, 450 p

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Célestina, extrait-inédit#6

Hanno prese la nave…per lavorare…

Je regarde Nonnette qui, s’est enfin décidée à me parler, me dire, ce qu’on ne m’a jamais raconté. Son regard est mélancolique. Elle a commencé en italien mais je sais. Et elle sait aussi Nonnette, lorsqu’elle se met à parler en italien, et non plus dans ce mélange de sicilien-sarde-italien baragouiné chez nous, qu’elle est toute disposée à raconter. Alors, je reste silencieuse, parce que j’ai appris à retenir ma langue quand je veux quelque chose et là, je veux être sûre d’avoir toute l’histoire. Je fronce les sourcils et je me mors la lèvre inférieure, exprimant à la fois mon inquiétude et surtout pour signifier à Nonnette, une forme de concentration.

Dans nos familles, tu sais, on ne parle pas beaucoup et on ne transmet pas grand chose non plus, c’est comme ça. Et puis il y a des périodes de nos vies qu’on préfère oublier. Quand ils sont arrivés en France, les Italiens, ils étaient bien obligés de se taire et de faire profil bas, pour avancer sous le regard de ceux qui les voyaient arrivés en « envahisseurs » -et on pouvait les comprendre, ceux-là, tant ils sont arrivés en nombre. Il faut avoir vécu certaines choses de l’intérieur pour savoir de quoi on parle. Ils n’ont pas parlé ? Et alors ? Eh ! Que pouvaient-ils bien raconter à leurs enfants qui les aurait fait se sentir plus mal et aurait été plus difficile à entendre, parfois à supporter, surtout cette honte d’avoir fui un pays où sévissait la misère… Pourquoi entraîner ceux qu’on aime dans notre détresse et notre souffrance ? Est-ce que parler a jamais sauvé quiconque ? « Da noi, si dice : la migliora parole è quella che non si dice » (chez nous, on dit : « la meilleure parole est celle qui ne se dit pas »)

Nonnette pose ses mains sur ses genoux et m’invite à m’asseoir confortablement à ses pieds sur le petit coussin brodé qu’elle prépare dans ces circonstances et s’apprête à ouvrir le grand livre du silence et de l’oubli qui porte son histoire et celle de ma famille.

— Et d’abord il faut que je te dise… Chacun de nous tous en ce monde, porte une histoire singulière et unique et, tu dois comprendre que moi aussi, qui ne suis pas née dans ce pays, je ne te donnerai que des miettes, parce que ce serait trop long et puis que parfois, c’est mieux de ne pas tout savoir. Mais pour les tiens comme pour moi, notre histoire en France, commence vraiment en cette année 1925, une année médiane dans l’immigration italienne commencée au milieu du siècle précédent et que tes grands-parents ont vécu en silence comme il était de règle chez les anciens, peut-être pour oublier, tourner une page de leur vie comme on tourne celle d’un livre. Ton père, tu peux pas lui en vouloir de ne t’avoir rien raconté, à lui non plus, peut-être, on n’a pas tout dit. Installe-toi bien, ça va être un peu long.

« Le bateau s’éloigne de la côte dans la brume noire effilochée de cumulus sous une pleine lune qui sourit en se reflétant au milieu des tourbillons d’écume. Dans le sillon du ferry qui avance dans la mer, toutes lumières éteintes et silencieusement, s’enfuient les derniers souvenirs de tout un peuple déplacé avec le consentement de son gouvernement vers des terres où il est attendu. Il y a parmi ceux-là qui, trop pauvres pour la leur de terre, ont accepté de changer la trajectoire de leur vie, Beppe, un homme de vingt et quelques années, ton grand-père. Sur le pont, il fait froid, personne ne s’y attarde, seuls quelques-uns regardent par dessus la lagune les dernières lumières de la ville portuaire qu’ils ont rejoint ce matin de bonne heure pour être les premiers à remplir leurs papiers d’embarquement.

Adiosu. Adiosu, cara Sardinia mia, dai1...

La côte défile, sous la bruine, glissant d’Olbia vers Cala Gonone, laissant derrière elle un port poussiéreux remplis d’êtres anxieux secouant leurs mouchoirs, dans un lamento s’effilochant dans l’air enténébré. À l’horizon, les toits roses plongent dans l’obscurité d’un ciel marbré qui s’étire de l’orange au violet, glisse sur les falaises de porphyre rouge, et les stèles grises aux anfractuosités profondes qui se jettent dans la mer frénétiquement. Demain dans la matinée, il sera à Marseille, en France. Il ne sait pas encore quelle nouvelle vie l’attend mais il sait que rien ne sera plus comme avant.

1Adieu, adieu, ma chère Sardaigne, allez…

image prise sur le site Altritaliani
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Célestina, extrait-inédit#5

Vivre ou grandir loin de ses racines sans retour possible ni transmission coupe de tout repère. Des repères liés à l’évolution d’un pays, des gens et des mœurs par exemple. Nonnette me l’a bien expliqué, elle l’avait vécu tant de fois, c’est ça l’exil, elle dit.  Mes grands-parents avaient laissé derrière eux une île sauvage, aride, ils avaient légué à leurs enfants la vision d’un monde fondée sur ce qu’ils avaient connu dans leur jeunesse au siècle précédent.

Je suis rentrée pour laisser Nonnette à ses souvenirs et lui permettre de se reposer mais pas avant qu’elle me promette de raconter encore.

Ce soir, une surprise m’attend à la maison. Une ultime visite de Ziù Tanino. Arrivé chez sa sœur, par le bateau à Marseille, depuis Olbia, cet oncle adorable et rigolard nous rend visite régulièrement et nous embrasse avec force claquement de lèvres baveuses et répugnantes sur nos joues tendres nous rend régulièrement visite. Mon père, assis à ses côtés, s’impatiente :

— Alors, il arrive ce café ! C’est pour aujourd’hui ou pour demain, si c’est pour demain, c’est pas la peine eh ! Il grince des dents, il regarde le ziù et grimace :

— Ah les femmes, Ziù, eh !

Ma mère grommelle, arrive en trottinant et s’exclame :

— Eh, le bois pas trop vite ton café, qu’il est bouillant ! Et dis pas merci surtout, ça t’écorcherait la langue !

Mon père l’ignore et maintenant qu’il est servi, presse le Ziù de questions sur le pays. Les grèves de soixante-huit ont laissé une trace dans son esprit et il s’interroge sur ce qui a changé ailleurs qu’en France dans cette évolution des mentalités et peut-être, qui sait ? dit-il, en Sardaigne, dont on ne parle jamais à la télévision. Sur les photos du Ziù, des tags géants, des peintures gigantesques envahissent les murs d’Orgosolo, bastion de l’identité Sarde, où vit l’oncle. Elles sont nées sous l’impulsion d’un phénomène social, artistique et politique unique en Europe, explique-t-il, et elles sont emblématiques de l’esprit rebelle qui anime les bergers sardes fiers et libres. Ne voulant pas alors se soumettre aux lois policières du gouvernement, les citoyens, épris d’une forte conscience politique et sociale, ont contesté l’implantation d’un camp militaire sur plusieurs milliers d’hectares. Quelques anarchistes et artistes autodidactes ont commencé à peindre et à inscrire leurs slogans révolutionnaires dans ces belles peintures murales. Le phénomène muraliste d’Orgosolo explose. La ville se retrouve entièrement recouverte de cette production libertaire emblématique de la contestation ancrée dans l’âme sarde qui fait l’attraction touristique de la région. Mon père semble tout étonné de ces nouvelles mais heureux et réjoui tout de même de voir que les gens se révoltent toujours contre la misère et l’injustice. Il en a les larmes aux yeux. Quelque chose le tourmente et il ne peut s’empêcher de poser la question qui lui brûle les lèvres :

— Eh dites-moi un peu, Ziù, les femmes au pays elles portent toujours le foulard noir ou elles sont comme ici, en France, avec la mini-jupe ?

— Mais qu’est-ce que tu dis, toi, il est pas né encore ce jour où les femmes feront ce qu’elles veulent, l’interrompt ma mère, agacée et certaine que l’émancipation n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce patriarcat féroce.

— Ah, tu sais, dit le Ziù, les femmes aussi elles travaillent maintenant depuis que les usines embauchent davantage, c’est ça le progrès, elles aussi elles ont évolué, rajoute-t-il en riant. Et ça leur donne un peu de liberté, la vie change oui.

Mais dans l’esprit de mon père comme dans celui de beaucoup de gens, le fantasme d’une île sauvage et terroriste rejoint le stéréotype d’une terre où le progrès n’arrive jamais vraiment. Entre idéalisation et crainte, l’île demeure longtemps inatteignable et viendra un jour où il fera le voyage et dira :« Que c’est beau la Sardaigne ! » de l’eau plein les yeux, dans sa « nostalgie d’une pauvreté perdue1 ».

1Expression empruntée à Camus

IMAGE <a href= »http://Image par <a href= »https://pixabay.com/fr/users/rbtraun-629025/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=1853770″>rbtraun</a&gt; de <a href= »https://pixabay.com/fr/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=1853770″>PixabayRbtraun de Pixabay

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Un froid sec #20

Ecoutez, lisez cet extrait de Un froid sec de Anna de Sandre, inédit

Anna de Sandre

  LE CRI DÉCHIRA L’AIR ET ILS CESSÈRENT LEUR JEU ; LE GROS MATTEO reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit…

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Célestina, extrait-inédit #4

Celestina, vieni qui, dai !

Ma mère crie dans le vent contraire et je fais mine de ne pas l’entendre. Je cours de plus en plus vite pour fuir ses appels et j’arrive haletante aux abords des caves de la cité.

— Tu les as ?

Je regarde les deux garçons qui me font face, les poings sur les hanches et le regard courroucé. Je leur tends deux paquets de cigarette que je viens de voler à mon père. Ils s’en emparent et repartent à toutes jambes vers la cité voisine. Je reste immobile et stupide, avec ce sentiment diffus d’avoir accompli un double exploit. J’ai sauvé au moins temporairement mon père de ce danger que représente pour lui la cigarette et ai échappé de justesse aux récriminations d’une mère persuadée d’avoir mis au monde un monstre de fille vicieuse qui court après les garçons.

Ces deux-là m’ont obligée à voler, à mentir mais je m’en fiche. J’ai déjà pris les offenses de ma mère tant de fois ; quant aux garçons, j’espère avoir regagné un peu de terrain sur leurs exigences en les empoisonnant un peu plus vite avec ce tabac qui bousille la vie de papa. De toute façon, je vais encore être punie et j’en ai pour quelques jours encore à ne pas sortir et donc à les éviter sauf sur le chemin de l’école. Les garçons, je les déteste et si je pouvais tous les tuer, je crois que je le ferais. Ma mère, elle croit ce qu’elle veut. De toute façon. Pour ce que ça change. Dans cette maison, j’ai droit à rien, je peux rien faire, rien dire. Je suis une fille.

La petite fille sans peur-statuebronze-©The Federalist
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Célestina, extrait-inédit#3

extrait n°3

Depuis qu’elle s’est réconciliée avec Nonnette, maman l’invite une fois par semaine à boire le café. Nonnette arrive en soufflant et avec beaucoup de difficulté se pose sur la chaise que lui tend ma mère.

— Vous n’avez pas bonne mine, vous ? Lui dit ma mère en la voyant toute rouge.

— Oh c’est que je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, tu sais bien…

Cummari, dicitimi na cosa1, commence ma mère dans sa langue, pour détourner la conversation -parce que, si Nonnette connaît tout de ce qui se passe dans la rue, pas question de l’entendre parler de ce qu’elle fait la nuit.

—Vous avez appris ce qui est arrivé à ces pauvres Alicanti ?

Nonnette finit de boire son café mais avant qu’elle réponde, ma mère poursuit :

—Si c’est pas malheureux, ils ne pouvaient plus payer, les pauvres, ils leur ont tout pris, ils n’ont même plus de toit. Reste la famille, eh… tenez, reprenez du café pendant qu’il est encore chaud.

—Pas trop, merci, dit Nonnette, qu’après je vais être énervée.

Ma mère remplit de nouveau sa tasse de ce breuvage que je trouve fort écoeurant et qu’elle fait chauffer sur le poêle, le retirant juste avant l’ébullition en s’exclamant « café bouillu, café foutu », chaque fois qu’elle se laisse surprendre. Plutôt rarement car il ne faut pas jeter le café et il est à surveiller donc « pire que le lait sur le feu ». Beurk, je pense. Tana intercepte ma grimace et je l’entends énoncer sa sempiternelle phrase.

— Le café c’est comme ça qu’il faut le boire, serré, tu l’aimeras quand tu seras plus grande. 

notes :

1 Commère, dites-moi une chose (sicilien)

All-focus
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Un froid sec #25

suivez les écrits lumineux d’Anna de Sandre, mon amie écrivaine

Anna de Sandre

e6424b8fe800e68bf60b5fa92389cded  Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant. Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec…

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Célestina, extrait-inédit#2

L’établi du vieux est une vaste pièce sombre, sans fenêtre. Une pièce noire. On ne voit pas bien ce qui s’y trouve. Quand les yeux s’accoutument aux ténèbres, on peut voir son vieux vélo, dans le coin à gauche, avec lequel il se déplace partout. Des chambres à air de rechange, des outils à l’acier tranchant, des balais de paille, des vieux clous rouillés, tout un fatras de choses qui n’intéressent pas les petites filles dit Fabrizio, pour ce qu’il en sait, parce que moi Celestina, je sais quel usage maléfique je ferais bien de ces vieux clous rouillés. Cette odeur qui incommode, c’est une odeur de camphre ou d’essence, mais aussi une odeur aigre, une odeur de renfermé, celle qu’il porte sur ses vêtements et ses mains velues aux tenailles obsédantes. L’étau est à droite en entrant, le soleil l’éclaire en premier quand il ouvre la porte qui grince toujours comme un signal, un avertissement. Son rire idiot, coincé entre connivence et gourmandise, un rire bas qui se voudrait complice pour se donner une contenance et puis, ses mains sur l’étau qui joue avec, clic-clac, clic-clac, des mains de géant qui avancent, tremblantes et te retiennent par le bas de ta jupe quand tu essaies de t’échapper. — Viens fillette, je n’ai jamais fait de mal à personne, moi.

Derrière, le jardin est peuplé d’arbustes, d’herbes folles et de fleurs sauvages à profusion, la sauge et la menthe le parfument délicatement, deux néfliers verdoyants font de l’ombre à la cour en pierre neutre cimentée qui donne sur un autre jardin, où se déploie le potager, tomates et salades que bordent la patience et les orties et au fond le poulailler. Sous un soleil incandescent qui aveugle, je sors de l’établi, je le suis jusqu’au poulailler, en silence. Les poules ont pondu, les œufs sont encore tout chauds, les lapins sont là aussi, plus silencieux et plus dociles. Il joue à faire peur aux poules, leur donnant des noms idiots, mimant leurs cris d’effarouchées, méprisant. La mémé observe par la fenêtre, immobile, silencieuse, tourmentée. J’ai cinq ans, six, puis huit ans… Il porte parfois un chapeau ou une casquette sombre qui lui donne l’air d’un bandit et une veste bleue de chine, ou une salopette bleue de travail, une chemise à carreaux. Il tient ma petite main dans la sienne immense, je ne sais pas la lui refuser, j’obéis toujours aux adultes, comme on me l’a appris. Ses mains sont moites, transpirantes, cette odeur âcre répugnante me suit partout et encore. Il tient dans sa main droite une canne sur laquelle il s’appuie en soufflant péniblement.

J’avance dans l’herbe mouillée, je ramasse un caillou, cueille une fleur, chancelle. Des effluves répugnantes, odeur d’urine et de chou pourri émanent des cages. La chaleur fait des mirages. Je fixe le soleil. Tout se brouille, tout se mêle, les caquetages des poules et les mâchonnements des lapins, le bruit du foin et de la paille froissée. Ça sent la sueur d’enfant sidérée, les essences plus violentes exsudant de son corps à lui, l’humidité du lieu et sa fraîcheur disparue en une seconde, le parfum de framboise du bonbon qu’il m’a donné un peu avant. Ma bouche sèche maintenant, la pression dans ma tête, mes yeux qui piquent, mon cri étouffé dans ma gorge, je me répète que je n’existe pas, je suis la fille invisible, inexistante, je n’ai plus de corps. Il remonte ma robe, me fait changer de place, me pousse doucement dans le recoin sombre où sont les lapins. Le monde est rouge, le ciel est noir, l’air devient lourd, il va faire orage sûrement. En partant, il glisse trois pièces dans ma main et la referme en la serrant d’un signe de tête d’assentiment. Je cours chez le buraliste m’acheter des images. A l’intersection des deux rues, je me heurte à Nonnette qui me réceptionne en criant : et où tu cours comme ça ? Puis se tait quand elle voit mes yeux brillants et humides.

— N’aie plus peur, il n’est pas d’autre malheur que celui d’être interdit de vivre, ni d’autre douleur que de ne pas avoir vécu, elle dit.

— Nonnette… je dis, en reprenant mon souffle, mais sans pouvoir aller plus loin, je ferme les yeux et tombe à ses pieds.

Elle fait un signe de croix et place ses mains sur mon visage, appuie doucement sur mes tempes, se signe à nouveau et me soulève dans ses bras pour m’embrasser.

— Ne dis rien, petite, ne t’inquiète pas. Le ciel est grand et il y a de la place pour tout ce qui porte un silence. Et toute cette langue amère que tu as dans l’oreille, il faudra que je te la raconte un jour.

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SUR LES OSSEMENTS DES MORTS, Olga TOKARCZUK, Ed. Noir sur blanc

Une vieille dame ingénieure des Ponts et Chaussée à la retraite, deux chiennes, des hommes portant tous des surnoms, ceux qu’elle leur a donnés par affection, « Dyzio », « Matoga », « Bonne nouvelle », « l’Ecrivaine », ou le plus souvent pour marquer le peu d’intérêt qu’elle leur porte, « Grand Pied », « le Commandant », « Manteau noir », et même « Paul Newman »  entre autres ; la poésie et d’abord celle de Blake qu’elle traduit avec son complice et ancien élève, de la nature à foison, de l’astrologie érudite et puis des meurtres… Les uns après les autres, les hommes tombent de manière étrange sous les yeux des biches et des sangliers et, selon la théorie de notre « détective » en herbe, Janina Doucheyko (surtout ne pas l’appeler « Janina «!), du fait d’une vengeance concertée entre tous les animaux de la forêt.

A quoi tient la fascination du lecteur pour ce petit roman délicieux ? Serait-ce pour ses références singulières et justes en astrologie ? … Si toutefois, on en comprend les subtilités (j’ai une pratique de «35 ans en ce domaine, et ce livre m’a passionnée). Ou pour ses références entomologiques… ? Bien mieux encore, car c’est pur régal, pour l’humour décalé, la maîtrise de l’écriture et la construction de ce personnage, sa présence forte et hypnotique, un peu dingo et, disons-le, attachante jusqu’à la dernière page. Comme tous ces êtres qui aiment profondément la nature, lui préférant la fréquentation des bêtes à celles des hommes, notre Madame Doucheyko est un être sauvage et lucide sur l’espèce humaine, profondément pessimiste et désabusée.

Si vous lisez ce polar fascinant, vous apprendrez l’intérêt de comprendre ce qui relie l’infiniment petit et l’infiniment grand, « la perfection avec laquelle ce qui se trouve en bas s’accorde avec ce qui est en haut » grâce à quelques rudiments d’astrologie savante, les mystères de la traduction d’un poème de Blake, à reconnaître un cucujus vermillon ou encore à confectionner une soupe à la moutarde !

EXTRAITS

« Ce jour-là, avant de me remettre au travail, j’avais sorti de ma poche le papier froissé sur lequel j’avais noté les données concernant Grand Pied, afin de vérifier si sa mort était venue le prendre au moment opportun. En tapant la date de sa mort, j’ai regardé la feuille avec attention. J’ai d’abord jeté un coup d’oeil sur Saturne. Dans un signe fixe, Saturne est souvent le significateur d’une mort par étouffement, par strangulation ou par pendaison.

Sur l’horoscope de Grand Pied, j’ai dû peiner pendant deux soirées entières et lorsque Dyzio m’a passé un coup de fil, j’ai été obligée de le dissuader de me rendre visite. Sa petite Fiat se serait enlisée dans la neige et la gadoue. Que cet adorable garçon reste chez lui, dans son hôtel ouvrier, à traduire Blake en toute tranquillité, transformant dans la chambre noire de son cerveau les négatifs des mots anglais en phrases polonaises. Il vaudrait mieux qu’il vienne vendredi, je pourrais ainsi tout lui raconter en lui présentant pour preuve la conjonction précise des étoiles. »

« Comme j’avais mon tour habituel à faire, j’ai décidé de joindre l’utile à l’agréable et d’accompagner Boros dans la forêt. Grâce à lui, les troncs d’arbres me dévoilèrent leurs mystères. Les grumes les plus ordinaires étaient en fait le royaume de diverses créatures qui y creusaient couloirs, chambres et passages dans lesquels elles déposaient leurs œufs précieux. Les larves n’étaient certes pas très jolies, mais j’étais émue par leur crédulité : elles confiaient leur vie aux arbres sans même se douter que ces grandes plantes immobiles étaient au fond très fragiles et entièrement dépendantes de la volonté humaine. »

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Célestina – extrait-inédit #1

Cette nuit, Nonnette est encore sortie, c’est mon père qui l’a dit, je l’ai entendu. Il parlait doucement à ma mère et il a même dit  sta morhindo, ce qui veut dire, je crois, « il est en train de mourir », mais je ne suis pas sûre de l’orthographe, parce que cette langue, on ne me l’a pas apprise et à l’école, on ne la connaît pas. Ma mémé qui parle aux plantes, elle dit aussi « sta morhindo1 », tout doucement, quand elle parle au petit olivier tout maigre, celui qui dit un coup oui un coup non (ça c’est une expression de papa), planté dans la cour près du néflier élégant et qui, pourtant, ne meurt jamais.

— Une femme, ça ne sort pas toute seule, et encore moins la nuit, a dit ma mère. Mais celle-là… Ah !

— Elle va où la nuit, Nonnette ?

Ma mère fait claquer sa langue avec agacement et me répond sèchement en poussant un soupir d’exaspération :

Un’ti ntricari 2! T’es encore là toi, t’as rien à faire ? File !

Nonnette c’est notre voisine, c’est une vieille dame au visage serein et aux yeux rieurs, sa peau est douce et fine, sans rides, elle est aussi vieille que le monde, dit papa quand il parle d’elle. Ma mère la déteste, elle est méchante, elle dit, ess’ un’ istrìa3. C’est tout. La vieille dame, moi je l’aime bien. Elle marche dans la rue d’un pas leste, en frôlant les murs et se fait petite souris comme pour ne pas être vue, vêtue toute de noir, des pieds à la tête. Le grand châle crocheté sombre qui enveloppe ses cheveux noirs, attachés bas dans la nuque, retombe sur ses épaules, semble lui donner des airs de corbeau. Papa dit : « c’est un chat noir, une sorcière, elle porte malheur ». Et aussitôt après, il crie sur ma mère qu’il regarde sévèrement : « si je meurs, ne t’habille pas en noir, je te l’interdis, cumpresu4 ! » Et à moi : « tu ne devras pas t’habiller en noir, jamais, tu entends ? Pourquoi ce n’est pas une bonne couleur pour toi… »

— « S‘accabadora , signora della buona morte… »5, dit la Nonna, stoïque, assise dans son fauteuil à bascule, sans lever les yeux et sans lâcher son crochet ni sa couverture interminable aux couleurs de soleil et de miel. Moi je l’appelle Nonnette parce qu’elle ressemble à la Nonna avec son menton en galoche et ses poils au bout, elle est gentille, elle me donne des bonbons. Insolente que je suis -c’est ma mère qui le dit-, quand j’ai croisé Nonnette dans l’escalier, ce matin, je lui ai demandé où elle allait quand elle sort la nuit. A ma question, j’ai bien vu qu’elle était surprise mais pas en colère du tout, elle m’a dit :

—Je vais te répondre maintenant que tu es grande… tu vois ma toute belle, une famille m’a appelée, et quand une famille m’appelle, moi, je dois y aller.

gravure sur zinc, 15×30, 2001, © mjdesvignes

1(sarde)

2Te mêle pas ! (sicilien)

3 C’est une « sorcière », au sens de « harpie » (sarde)

4Compris (sarde)

5  prêtresse de la mort (italien, litt. : la femme qui finit, la dame de la douce mort)

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Le parapluie rouge – Anna de Sandre – Editions In8 – 2014 collection Alter & Ego

Recueil de cinq nouvelles publié en 2014 aux Editions In8 dans la collection Alter&Ego dirigée par Claude Chambard, dont le titre Le parapluie rouge est celui de la dernière nouvelle, explore toute une humanité fragile à travers différents portraits brossés avec une justesse et une concision déconcertante. Les personnages de ces nouvelles donnent l’impression de nous frôler sans cesse, entre force et vulnérabilité, chacun installant une présence dans le fracas de leur vie.

De la SDF de la première nouvelle : Un festin en hiver, dont le père attend la visite et que la sœur méprise avec sa fausse assistance au jeune homme suicidaire de la troisième nouvelle. Seuls, leurs cœurs tendres nous réchauffent dans cette atmosphère glaciale dont le froid de l’hiver même est la métaphore.

« Clara oscillait au bord du vide, et sa cadette mais néanmoins régente surgissait pour tenter d’imprimer un nouveau mouvement à ses marches, si possible, pendulaires. »

On s’attache à chacun par la tendresse même que leur porte l’auteur, donnant à l’un et à l’autre une particularité, une fragilité : Clara la jeune fille SDF est enceinte et heureuse de l’être, Aurélien, le jeune homme en burn-out est honnête et sérieux, la jeune fille du Parapluie rouge a été brisée par la vie…

En regard de cette tendresse à laquelle le lecteur ne peut pas échapper, il y a cette violence de la rue, pour Clara : « elle ne connut alors que des sans-abris, des zonards, des punks à chiens et des fugueurs, c’est à dire des hommes incapables de la rassasier, et Clara ressentit la faim au point que manger cessa d’être une obsession. Ne pas crever était son nouvel appétit »

Entre un père mourant qui vous a abandonnée et un fils qui pointe bientôt son nez, il n’y a pas à choisir, tant qu’à nourrir quelqu’un…

« C’était une famille où on chassait ou abandonnait, où l’on avançait péniblement dans l’âge en jouant à saute-moutons avec de grands élans par-dessus les manques et les pertes »

La seconde nouvelle : A la nuit, loin du Montana, me rappelle l’univers des novellistes américains John Fante ou Brautigan (peut-être à cause de Tokyo Montana express) mais plus encore à Demande à la poussière ou un Privé à Babylone de John Fante, à cause de l’ambiance des milieux décrits, entre émotion et vérité nue, entre désir d’évasion et violente réalité, entre humour et ironie quelquefois, toujours dans un quotidien urbain agressif. En voici l’incipit :

«  Avant, quand j’osais relever la tête pour dessiner un rêve dans les bouts du ciel entre les branches du tilleul, derrière la barrière de chez Baloge- le propriétaire de l’immeuble où je pistais les cafards au lieu de chercher un travail – je partais pour le Wyoming ou le Montana et je me mettais à la colle avec un garçon vacher… »

On avance dans des univers hostiles aux personnages, achoppant sur la crudité de leur vie, se rattrapant à la poésie de leur âme.

« Je répondais invariablement « ta gueule «  (elle adorait ça) et je conjurais la prophétie du malheur en lui mettant un coup de poing sur l’épaule. Dottie était ce que j’avais trouvé de mieux pour ne pas m’enlaidir ».

La narratrice de cette nouvelle nous dévoile sans faux-semblants, dans une langue crue et une acuité particulière, la violence de son quotidien, fait de luttes pour survivre, de bagarres, de scènes trashs, d’auto-mutilation.

« Je repris mon souffle sous les insultes de la jeune femme. Elles évoquaient un problème en rapport avec les testicules de mon père, ce qui me fit presque sourire, vu qu’elle avait probablement raison ».

Quelle magie dans cette écriture ! qui, là où tout n’est que noirceur, douleur, difficulté à vivre, arrive à transcender l’informe et à faire place à l’amour, la complicité entre deux femmes (dans la nouvelle 2 et 5). Oui Amira est une femme scarifiée mais cette femme-là est belle sans aucun doute, la narratrice nous la rend plus belle encore : « Le parfum de cette fille ressemblait à du santal et moi j’adore le santal. Dans mon rêve dans le Montana, le garçon vacher à qui je servais des pommes sentait exactement la même odeur. »

Mais ce que l’on garde de notre lecture, ce sont tous ces instants de poésie qui adoucissent les mots (maux), cette vivacité de ton conjointe à ce regard tendre sur ses personnages.

On pénètre ces géographies de la dèche où des filles vulgaires, victimes de la noirceur de l’ordinaire, toujours sur la route, entre abandon et humiliations, creusent leur chemins semés d’épaves. Anna de Sandre n’est pas John Fante mais ce texte-là en particulier s’en approche singulièrement. John Fante aurait pu lui répondre : « demande à la poussière… », demande au vent qui s’en fout.

Et cette nouvelle me fait penser aussi à Brautigan, c’est aussi à cause de son titre : La nuit, loin du Montana, peut-être comme un clin d’oeil, à des références littéraires revendiquées ?

Sans doute Anna de Sandre, elle qui est également poète, a-t-elle lu, en souriant, cette nouvelle à l’intérieur de Tokyo Montana express intitulée : La poésie viendra au Montana le 24 mars.

L’heure dite est la troisième nouvelle du recueil. Elle met en scène un jeune homme dans un long monologue intérieur, le lecteur suit Aurélien en direct depuis son âme. Le choix de ce point de vue est habile puisqu’il nous fait ressentir absolument tout de ce que perçoit, vit, ressent ce narrateur qui nous donne les derniers instants de sa vie.

« J’aime bien onze heure dix…. » « … Onze heure dix sera mon heure ».

Aurélien, ce rêveur, cet « autiste indécrottable », « c’est pour ça que tu as choisi le métier d’ingénieur », « corvéable à tout moment » qui ne supporte plus la stupidité de son entreprise : « je quitte ma boîte parce que c’est une maquerelle comme la vôtre : nous y vendons notre âme et vous baisez nos squelettes ».

Choisir son heure, donc, avoir la force d’être à l’heure à son dernier rendez-vous.

Et le jeudi non plus, est une nouvelle étrange, un peu mystérieuse ou fantastique qui nous met par son étrangeté, en direct avec la folie de son personnage. Madame Amaury est une veuve qui « ramasse des inconnus » « des promeneurs », des amants qu’elle ramène chez elle. Le dernier a-t-il jamais existé ? « Est-ce qu’elle a une tête à l’avoir tué ? » Même les choses se mettent à flotter, à n’avoir que très peu de consistance, l’ascenseur par exemple « l’ascenseur glisse à présent avec le bruit d’une aiguillée de soie tirée au travers d’une étoffe ». L’écriture se fait feutrée comme l’ambiance.

La dernière nouvelle, Le parapluie rouge est sans aucun doute la plus sensible, la plus lumineuse, bercée par le regard mauve de cette femme, cette « vieille tordue comme un clou mal frappé », dont les yeux mauves vont réchauffer « tout ce qui en moi avait gelé depuis la mort de mon fils ».

La narratrice à nouveau est une jeune femme, une « tireuse de cartes », qui a pris l’habitude de s’asseoir dans ce café sans avoir toujours de quoi se payer à boire. « J’ai soif bon sang ! J’ai soif et je veux me noyer dans les yeux de l’aïeule »

Le parapluie rouge de Avigdor Arikha sera l’emblême « dans la joie du rouge. Dans le vivant du rouge » ce rouge qui dit la violence d’un deuil douloureux, de cette chaleur que lui a procurée cette vieille femme aux yeux « couleur des yeux d’Andy ».

L’écriture d’Anna de Sandre nous bouscule, nous transporte dans des quotidiens abîmés, un présent, une action presque immobiles, on est spectateur muet de scènes douloureuses contées avec pudeur et violence à la fois, auxquelles succèdent des pauses poétiques, moments de grande littérature :

« Nous nous assîmes en face d’elle, écoutant la musique et regardant le théâtre des groupes qui suaient et hurlaient le temps d’oublier que demain frappe au lit au bout de chaque nuit ».

En lisant les nouvelles de ce premier recueil, on ressent cette énergie folle mêlée de désespérance qui vous fait pénétrer au plus profond de l’âme de ces êtres dans toute leur complexité, leurs contradictions, leurs humiliations.

C’est une écriture d’une grande sensibilité qui dépeint aussi les malentendus qui empoisonnent les rapports les plus intimes entre les êtres.

Les nouvelles du Parapluie rouge sont pleines de la violence que génère la douleur. Dans la difficulté à vivre, l’écriture métamorphose la souffrance et chaque mot est un petit bijou, chaque phrase, une pierre d’une concision parfaite, chaque nouvelle a la saveur d’une profonde humanité.

****

« Il te faut Le parapluie rouge d’Avigdor Arikha et je vais te l’apporter. Je l’accrocherai sur le mur de ton choix et tes pierres mauves prendront feu quand tu me souriras. Tu ne le sais pas encore en glissant ta main sous mon bras. Tu étais la seule et je m’étais quittée. Il y aurait désormais, toi, moi et le tableau d’Avigdor. »

Anna de Sandre est libraire, et vit dans le Sud-Ouest où elle anime ponctuellement des ateliers d’écriture. Avec une prédilection pour l’art du bref, elle écrit indifféremment des nouvelles, des livres pour la jeunesse et de la poésie.

Bibliographie :

Le déhanchement du balancier, Les Carnets du dessert de lune, à paraître en 2015

Un régal d’herbes mouillées, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Chemin faisant, Les Carnets du dessert de lune, 2012

Jeunesse

Iris et l’escalier, Gallimard jeunesse, 2012

Milo à la neige, Ecole des Loisirs, 2019 (illustrations : F. Pittau, collection Pastel)

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Sade et ses femmes, Marie-Paule Farina, Editions François Bourin, 2016

SADE et ses femmes
Correspondance et journal
Marie-Paule Farina
Editions François Bourin, 2016

Tout le monde connaît le Marquis de Sade. Tout le monde ? Non. Tout le monde connaît la réputation et le nom lié à cette réputation. Qui l’a lu, et qui a lu ses livres les plus licencieux en est sûrement resté (s’il ne s’est intéressé aussi à l’homme avant l’écrivain), à ce qu’on lui a reproché et ce pour quoi il a été condamné, après avoir laissé une grande œuvre -aujourd’hui en Pléiade- son libertinage et la perversité de ses écrits.

Sade est-il celui qu’on croit ? Pour avoir si souvent exposé des femmes soumises et humiliées dans ses romans, il passe pour l’homme le plus misogyne de la littérature française.

Ceux qui, comme Marie-Paule Farina sont allés un peu plus loin que la lecture de la licence savent que, sous l’épaisseur de la fange dans laquelle on a noyé ce personnage car c’était bien un personnage romanesque, on peut découvrir à travers ses notes, journaux et surtout correspondances qu’il était bien autre chose qu’un pervers, un violeur, un assassin, bref un être dangereux et peut-être même tout le contraire de cela.

Marie-Paule Farina, professeur de philosophie et essayiste s’est intéressée à l’homme, avec tendresse, et a mis un point d’honneur à réhabiliter un individu qui fut sans doute bien de son époque – le XVIIIe siècle n’est-il pas un siècle libertin, licencieux – comme beaucoup d’autres mais qui était, lui, sans fard, pour tout dire, inapte à la dissimulation ; peut-être même était-ce là son principal défaut. Ne rien cacher, tout dire, se montrer au naturel, tel qu’en lui-même, un homme qui aime le sexe et ne s’en cache pas.

Mais avant cela, il a été un bel enfant blond aux yeux bleus, doux et charmeur, charmant et tendre, entouré, beaucoup et beaucoup aimé des femmes nombreuses qui s’occupaient de lui, très tôt.

À travers cette correspondance organisée suivant le déroulé d’une vie au tiers passée en prison, nous suivons le parcours d’un homme d’abord victime de lui-même, de sa naïveté, sa candeur bon enfant, ses étourderies (il parlait trop, disait tout) ses bêtises et ses nombreuses frasques sexuelles, ses amours passionnées et passionnelles (Melle de Lauris, La Colet, Chiara…) , le grand amour qu’il porta à ses femmes, la légale et la maîtresse, toutes deux sœurs, l’une, Renée-Pélagie, laide et l’autre, Anne-Prospère, très belle, une passion qui fit écrire à cette dernière bien imprudemment : « Je jure à Mr le Marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui », et finira au couvent ; et sa meilleure amie Milli Rousset et encore tant d’autres, puis enfin la dernière, Constance.

Il fut surtout victime d’une abominable belle-mère instigatrice de tous ses procès et d’un acharnement du sort qui a fait que, souvent, les femmes qu’il aimait tant, se sont retournées contre lui.

L’auteur de cet essai dessine le portrait d’un homme qui fut plus victime que bourreau, plus tendre que sadique et, victime décidément innocente ou, comme il le disait lui-même, s’il est vraiment coupable de ce dont on l’accuse, dans ce cas, il ne paie pas assez, s’il est innocent, c’est bien trop cher payé.

Insolent et enfantin, pétillant de gaieté, les femmes le recherchent. Son château de Saumane où il a passé son enfance n’a rien à voir avec celui des 120 journées de Sodome, c’est plutôt « le rêve d’un château originel » médiéval et provençal, celui de la Laure de Pétrarque qu’il lit inlassablement depuis sa prison.

« Je suis comme un enfant, je lis tout le jour et la nuit je songe » écrit-il à sa femme.

Certes sa vie intime ne fut pas des plus sages et il ne niait pas aimer le sexe et la luxure. Il tenait un journal de ses masturbations et des pratiques des prostituées qu’il aimait regarder « en disciple des Encyclopédistes de Diderot, amateurs de « curiosités » ». Aujourd’hui on en rirait… quoique les censeurs ne sont-ils pas toujours à nos portes, prompts à nous empêcher d’en rire ?

« […]Oui je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier. […] Je suis libertin, mais j’ai sauvé un déserteur de la mort, abandonné par tout son régiment et par son colonel. Je suis un libertin, mais aux yeux de toute ma famille, à Evry, j’ai au péril de ma vie, sauvé un enfant qui allait être écrasé sous les roues d’une charrette emportée par des chevaux, et cela en m’y précipitant moi-même. Je suis un libertin, mais je n’ai jamais compromis la santé de ma femme. Je n’ai point eu toutes les autres branches du libertinage souvent si fatales à la fortune des enfants : les ai-je ruinés par le jeu ou par d’autres dépenses qui aient pu les priver ou même entamer un jour leur héritage ? Ai-je mal géré mes biens, … ai-je en un mot, annoncé dans ma jeunesse un cœur capable des noirceurs dont on le suppose aujourd’hui ? … »

Il demeure un enfant quand, emprisonné, il demande à ses femmes (la sienne et Milli qui lui écrivent régulièrement) de le faire rire, de lui raconter des fariboles et rajoute-t-il : « que suis-je ici sinon un enfant » » « il faut avoir de dix à quinze ans pour être ici. Moi, tel que vous me voyez, je n’ai que onze ans ; aussi je m’en trouve fort bien »

« Dès Vincennes, [c’est à dire, dès sa première détention, ndlr], et quoi qu’il en coûte, Sade veut être cet enfant résolu qui rit et dit « j’aime » quand on le déshonore ou lui donne les verges… et certains sont encore assez aveugles aujourd’hui pour le prendre au mot et ne pas voir ses larmes. », précise Marie-Paule Farina.

Avec les lettres de Milli, Sade s’amuse en effet comme un enfant quand elle lui conte des fariboles ou lui donne des cours de provençal. « Vous avez fait de moi un rossignol. Il faut que je chante ou que je meure ». Quelle phrase magnifique !

Au fil des correspondances, tendres, touchantes, malheureuses, colériques, drôles avec ou sans retenue, toujours sous le joug de la censure et marquées par la présence en filigrane des censeurs auxquels parfois les uns et les autres s’adressent, le style de Sade va se lâcher, s’agacer. Sa femme lui en fait reproche car ses facéties lui font retarder selon elle, un peu plus sa sortie, étant donné que c’est principalement à cause de son supposé comportement dépravé qu’on l’a emprisonné.

Ces mêmes censeurs dont la bêtise va jusqu’à lui refuser Les Confessions de Rousseau et laisser passer Lucrèce et les dialogues de Voltaire. « Partez de là, messieurs, et ayez le bon sens de comprendre, en m’envoyant le livre que je vous demande, que Rousseau peut-être un auteur dangereux pour de lourds bigots de votre espèce, et qu’il devient un excellent livre pour moi. »

Au fil des mois, des années, l’emprisonnement sensé le soigner de sa perversion n’aura fait qu’aggraver son cas, libérant de plus en plus son malheur et sa révolte contre ces hypocrisies, cette injustice dont il est victime quand des hommes bien pire que lui se cachent pour des turpitudes plus graves.

Par bigoterie, par jalousie, par méchanceté ou même cruauté, Madame la Présidente l’a fait emprisonné dès le début sur de faux prétextes liés à ses activités sexuelles (prostituées).

S’adressant aux censeurs il dit : « vous avez imaginé faire merveille, je le parierais, en me réduisant à une abstinence atroce sur le « péché de la chair ». Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise, ça commençait à se passer, et cela sera à recommencer de plus belle. Quand on fait trop bouillir le pot, vous savez bien qu’il faut qu’il verse. Si j’avais eu Monsieur le 6 (n° de sa cellule), je m’y serais pris bien différemment, car au lieu de l’enfermer avec des anthropophages, je l’aurais clôturé avec des filles ; je lui en aurais fourni un si bon nombre que le diable m’emporte si, depuis sept ans qu’il est là, l’huile de la lampe n’était pas consumée ! »

À chacune de ses premières sorties de prison, sa belle-mère trouvera un prétexte pour le faire de nouveau emprisonné, voulant le séparer de sa famille à laquelle il aurait pu nuire. À chaque fois il perdra beaucoup de ses livres, de ses manuscrits, de ses biens et de ses amis.

L’accumulation de malchance se poursuivra et il écrit ainsi à son avocat : « la journée du dix m’a tout enlevé parents, amis, famille, protections, secours, trois heures ont tout ravi autour de moi, je suis seul ».

Plus tard, avec la Révolution, le château sera pillé, il se retrouvera ensuite dans un grand dénuement et ce sera dans cette période que, pourtant, il publiera ses plus grands textes.

Même si on entend peu la Présidente, sa belle-mère, dans ces pages de Correspondance, elle est omniprésente, car c’est elle l’instigatrice de tout son malheur et elle vampirise chacune des pages de cet ensemble, elle plane sur la vie de cet homme qui jamais n’a eu de véritables mauvaises pensées à son encontre et était tout à sa merci.

Très jeune, il avait appris à faire confiance aux femmes qui l’ont cajolé, entouré, aimé plus que de raison. Il en est devenu le jouet bien plus que le contraire. Ses écrits ne sont que libération d’une souffrance et quelle meilleure vengeance pour les femmes que cette vie dévouée à l’écriture dénonçant l’ignominie de certains hommes.

« Femmes, lisez de toute urgence, un homme tendre qui fait, le sourire aux lèvres, l’apologie du vice, ça libère dans un éclat de rire des hommes noirs qui, le couteau à la main font l’apologie de la vertu. » nous dit Marie-Paule Farina en conclusion.

*****

« Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de la famille, vont vous faire croire que j’aime le sexe ; vous ne vous tromperez pas, je l’aime beaucoup, non comme vous l’entendez peut-être. Les lois de mon pays permettent le divorce et, cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n’ai jamais eu que cette bonne amie et n’en aurait sûrement point d’autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités ! »

Sade, Aline et Valcour, La Pléïade, t.1, p. 616 (cité par MP Farina dans son ouvrage)

lien vers l’ouvrage sur le site de l’éditeur : Editions François Bourin

lien vers un entretien avec Marie-Paule Farina  sur le site consacré à Sade :

entretien avec Marie-Paule Farina

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